Rafael était aussi malheureux qu’on peut l’être. Dans un élan de désespoir il avait essayé de s’évader en creusant un souterrain, et maintenant la surveillance pesait sur lui, continue et accablante. Il avait voulu se distraire en psalmodiant d’une voix monotone les prières qu’il avait apprises de sa mère, et retenues seulement par fragments. On l’avait fait taire. Prétendait-il par hasard se faire passer pour fou? Allons, silence! On voulait le garder intact, sain de corps et d’esprit, pour que le bourreau n’eût pas affaire à un malade.

Fou! il ne voulait pas l’être! Mais la réclusion, l’immobilité, la nourriture, insuffisante et mauvaise, venaient à bout de lui. Il avait des hallucinations, la nuit, quand il fermait les yeux, importuné par la lumière réglementaire, à laquelle il n’avait pu s’accoutumer en quatorze mois; une idée extravagante le tourmentait souvent: ses ennemis, des inconnus qui voulaient le tuer, lui avaient, croyait-il, mis l’estomac sens dessus dessous; de là, ces cruels élancements qui le torturaient.

Le jour, il pensait constamment à son passé, mais avec des souvenirs si troubles qu’il croyait évoquer l’histoire d’un autre.

Il se rappelait son retour au petit village natal, après un premier emprisonnement pour coups et blessures; son renom dans toute la région, la foule des clients dans l’auberge de la place, qui étaient enthousiastes de ses faits et gestes: Quel brutal, ce Rafael! La plus belle fille du village se décidait à être sa femme, plus par crainte que par tendresse; les Conseillers municipaux le flattaient, le nommaient garde-champêtre, et encourageaient sa brutalité pour qu’il les servît, le fusil à la main, dans les élections. Il régnait sans obstacle sur tout le canton; il intimidait les autres, les gens du parti battu; mais, à la fin, ceux-ci, fatigués, mirent la main sur un certain bravache, qui revenait aussi du bagne et le campèrent en face de Rafael.

Nom de Dieu! l’honneur professionnel était en jeu; il fallait frotter les oreilles à cet individu qui lui prenait son pain. Il se mit à l’affût, l’atteignit d’une balle qui le blessa mortellement, et l’acheva à coups de crosse, pour l’empêcher de crier et de gigoter davantage. Enfin... ces choses-là sont communes entre hommes!... Résultat: la prison, où il retrouva d’anciens compagnons; puis le procès; tous ceux qui le redoutaient autrefois déposèrent contre lui pour se venger de la crainte qu’il leur avait inspirée. Enfin vint la terrible sentence, suivie de ces quatorze mois maudits, passés dans l’attente de la mort, qui devait venir de Madrid, mais qui, sans doute, voyageait en charrette, tant elle tardait!

Rafael ne manquait pas de courage. Il pensait à Juan Portela, à Francisco Esteban, le Brave, à tous ces vaillants paladins, dont les hauts faits chantés dans des romances, l’avaient toujours enthousiasmé; il se sentait capable d’affronter, comme eux, le moment suprême.

Mais, certaines nuits, il sursautait, comme mû par un ressort caché, et sa chaîne résonnait d’un cliquetis sinistre. Il criait comme un enfant, et aussitôt se repentait de sa lâcheté, et tentait, en vain, d’étouffer ses gémissements. C’était un autre qui criait en lui, un inconnu qui avait peur et qui pleurnichait. Il ne se calmait qu’après avoir bu une demi-douzaine de tasses de cette acre décoction de caroubes et de figues, que, dans la prison, on nommait café.

De l’ancien Rafael qui désirait la mort, pour en finir vite, il ne restait que l’enveloppe. Le nouveau, qui s’était formé dans ce tombeau, songeait, avec terreur, que quatorze mois s’étaient déjà écoulés, et que nécessairement la fin était proche. Il se serait résigné, de bon cœur, à mener pendant quatorze mois encore cette vie misérable.

Il avait peur; il sentait que le moment fatal était proche; il le voyait partout, dans les figures curieuses qui apparaissaient au guichet; dans la présence de l’aumônier, qui venait le voir maintenant tous les après-midi, comme si cette infecte cellule était le meilleur endroit pour causer et fumer une cigarette. Mauvais, mauvais signe!

Les questions du visiteur étaient des plus inquiétantes. Rafael était-il bon chrétien? «Oui, mon père». Il respectait les prêtres et jamais ne leur avait manqué en quoi que ce fût. On n’avait rien à dire de sa famille; tous les siens étaient allés dans la montagne, défendre le Roi légitime, parce qu’ainsi l’avait ordonné le curé du village. Et pour affirmer sa foi, il tirait d’entre les haillons, qui lui couvraient la poitrine, un paquet crasseux de scapulaires et de médailles.