En vain, toute la famille s’était opposée au mariage. Prendre une pauvre, lui, si riche! c’était absurde, d’autant plus qu’on la savait fille d’une sorcière, et partant héritière de ses mauvaises pratiques!
Mais lui n’en voulut point démordre. La mère de Pepet mourut de chagrin. Au dire des voisines, elle aima mieux s’en aller de ce monde que de voir chez elle la fille de la Sorcière; et Teulaí, bien qu’il fût un vaurien, peu soucieux de l’honneur de la famille, faillit se quereller avec son frère. Il ne pouvait se résigner à avoir pour belle-sœur une gaillarde, jolie sans doute, mais, qui—suivant les affirmations faites au cabaret par des témoins oculaires, gens des plus respectables—préparait des breuvages malfaisants, aidait sa mère à extraire la graisse du corps des petits vagabonds, pour fabriquer de mystérieux onguents... et se frottait de cette pâte, tous les samedis, à minuit, avant de s’envoler par la cheminée...
Pepet, qui se riait de tout, avait fini par se marier avec Marieta: et c’était ainsi qu’elle était devenue maîtresse de ses vignes, de ses caroubiers, de la grande maison de la rue Mayor, et des écus que la mère de Pepet gardait dans les coffres de sa chambre à coucher.
Il était fou! Ces deux louves lui avaient donné quelque boisson malfaisante, «des poudres magnétiques,» qui, affirmaient les commères les plus expérimentées, lient pour toujours par un charme d’une puissance infernale.
La sorcière ridée, aux petits yeux méchants, qui ne pouvait traverser la place du village, sans que les gamins la poursuivissent à coups de pierres, était demeurée seule en sa cahute des environs, devant laquelle personne ne passait la nuit, sans faire le signe de la croix. Pepet avait tiré Marieta de cet antre, heureux d’avoir pour lui la plus belle femme du canton.
Mais quelle façon de vivre! Les bonnes femmes la rappelaient d’un air scandalisé. On voyait bien qu’un tel mariage s’était conclu par l’artifice du Malin. C’était à peine si Pepet sortait de la maison: il oubliait les champs, laissait libres les journaliers, ne voulait point se séparer un moment de sa femme. Les gens, par la porte entrebâillée et par les fenêtres toujours ouvertes, surprenaient leurs embrassements. Ils les voyaient se poursuivre, avec force éclats de rire et force caresses, en pleine ivresse de bonheur, narguant tout le monde par le spectacle de leurs jouissances effrénées. Ce n’était pas là vivre en chrétiens. C’étaient des chiens en fureur courant l’un après l’autre dans les ardeurs d’une passion inextinguible. Ah! la fieffée vaurienne! Elle et sa mère, avec leurs breuvages, embrasaient les entrailles de Pepet.
On s’en rendait bien compte, en le voyant de plus en plus maigre, de plus en plus jaune, de plus en plus petit, pareil à un cierge qui fond...
Le médecin du village, le seul qui se moquait des sorcières, des philtres, et de la crédulité populaire, parlait de les séparer: c’était, selon lui, l’unique remède; mais ils continuèrent à vivre ensemble: lui, de plus en plus exténué et misérable; elle, grossissant au contraire, pimpante, superbe, défiant insolemment la médisance de ses airs de souveraine. Ils eurent un fils; et deux mois après, Pepet mourut lentement, comme une lumière qui s’éteint, appelant sa femme jusqu’au dernier moment, et tendant vers elle ses mains avec passion.
Ce qu’on clabauda au village! C’était sûrement là l’effet des breuvages malfaisants! La vieille s’enferma dans sa masure, craignant d’être maltraitée; la fille ne se hasarda pas dans les rues, pendant plusieurs semaines; les voisins l’entendaient se lamenter. Enfin, bravant les regards hostiles, elle alla, plusieurs fois, l’après-midi, au cimetière, avec son bébé.
Au début, elle avait peur de Teulaí, son terrible beau-frère, pour qui tuer était simplement un acte viril, et qui, indigné de la mort de Pepet, parlait au cabaret de tordre le cou à la veuve, et à la sorcière de belle-mère! Mais il y avait un mois qu’on ne le voyait plus. Il devait être dans la montagne, avec les bandits, ou peut-être les affaires l’avaient-elles appelé à l’autre extrémité de la province. Marieta osa enfin sortir du village et se rendre à Valence, pour ses emplettes... Oh! la belle dame! Quels airs importants elle se donnait avec l’argent de son pauvre mari! Peut-être avait-elle espéré que les petits messieurs lui diraient un mot, en lui voyant si gentille mine...