—Que dis-tu? Songe que celle qui vient de mourir était ma mère.
Elle feignit la confusion et répondit doucement:
—La mort de cette pauvre dame me fait beaucoup de peine. C’était ta mère et cela me suffit pour que je la pleure... mais songe aussi que je ne l’ai jamais vue et qu’elle-même ne m’a connue que par mes portraits. Reprends tes esprits et sois un peu logique. A cause d’un événement malheureux qui s’est passé à l’autre bout de la terre, nous ne pouvons pas nous dispenser d’assister à une fête qui a occasionné des frais énormes à celui qui l’a organisée.
Elle s’approcha de son mari et lui dit d’une voix insinuante tout en lui caressant de la main le visage:
—Il faut savoir vivre. Nul ne connaît ton malheur? Imagine-toi que la lettre n’est pas arrivée aujourd’hui et que tu ne peux pas la recevoir avant le courrier d’après-demain. C’est entendu, n’est-ce pas? Tu ignores la nouvelle et tu viens avec moi, ce soir. A quoi bon y penser maintenant? Tu as bien le temps de méditer sur ce triste événement.
Le marquis secoua la tête. Puis il porta une main à ses yeux et, appuyant son coude sur ses genoux il gémit d’une voix sourde:
—C’était ma mère... ma pauvre mère qui m’aimait tant!
Il y eut un long silence. Torrebianca se réfugia dans une pièce voisine comme pour dérober à sa femme son chagrin. Hélène, maussade et irritée, l’entendait gémir et marcher derrière la porte.
Le temps passait. Elle regarda la pendule: trois heures. Il fallait prendre une décision. Elle eut une moue cruelle et haussa les épaules. Puis elle marcha vers la porte par où son mari avait disparu:
—Reste ici, Frédéric, ne t’occupe pas de moi. J’irai seule et je trouverai un prétexte pour t’excuser. A bientôt, mon chéri. Crois bien que si je te laisse c’est uniquement pour ne pas peiner nos amis. Ah! quel supplice que les exigences du monde.