Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.
—N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.
—Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais abattre ce bandit.
Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui murmura à l’oreille:
—Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons l’arrivée de nos compagnons.
Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le nombre exact.
Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres compagnons du gaucho. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de chiens. Piola appela et Manos Duras, sortant du rancho, parut à l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes qui guettaient étendus au milieu des buissons.
C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils avaient couru au rancho de Manos Duras afin de ramener le peloton de chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.
Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets assujettis avec des cordes. Les trois chiens de Manos Duras bondirent d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les gauchos de la présence d’un ennemi caché.
Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.