Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui avait été la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies.
Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo, autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux de trois autres enfants plus jeunes.
Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes; quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du Palace.
—Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici!
Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro.
Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des créanciers qu’on ne peut payer.
Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde.
Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux l’irrigation vivifiante.
Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler. L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines.
Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient l’architecture espagnole de la période colonisatrice.