L’ancien bar du Gallego devenait un grand magasin avec de nombreuses annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et où s’effectuaient même les opérations de banque.

Le propriétaire avait gagné des millions en transformant ses champs sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol, intéressé à ses affaires.

—J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux.

Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda.

—Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a pas voulu venir?

Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas voulu s’arracher à son estancia malgré les plus pressantes prières. Il ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir des grandes transformations que sa propriété avait subies.

—Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici? Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils soient de pauvres diables.

Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’estancia et transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui cherchait à découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se déplacer.

En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de gringos où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays. On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans discussion ses sentences.

—Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage.