Si vous désirez connaître le Viennois, madame, et que vous n’ayez pas le temps d’y aller, étudiez l’excellent guide de Joanne ; mais il me serait impossible de vous décrire exactement le pays qu’on traverse pour se rendre de Crémieu au lac Paladru. Quoique amateur de beaux paysages et par goût et par profession, l’avais laissé aux Charmilles mes yeux de peintre ; je n’étais plus que Tony Flamerin, lequel avait martel en tête. Dans l’inquiétude et je dirai presque l’effroi que me causaient les plans de campagne de M. d’Arci, j’avais payé d’audace, et, prenant tout sur moi, j’avais obtenu un vote de confiance. Qu’allais-je faire ?

Les moyens secrets que je m’étais vanté de posséder me paraissaient à l’examen d’un effet douteux, je n’étais pas bien décidé à m’en servir. Pour voir clair dans ma conduite, il aurait fallu que je visse clair dans mes sentiments. Je croyais par intervalles haïr comme la peste l’ennemi que je m’étais chargé de combattre, et je me promettais de le traiter sans miséricorde ; l’instant d’après, je me surprenais à douter de ma haine, où il entrait peut-être plus de ressentiment, plus de jalousie que d’aversion. Vous avez lu le Tasse et l’épisode de la forêt ensorcelée, que Tancrède s’était fait fort de désenchanter ; il aurait dû commencer par désenchanter son cœur, car vous savez ce qu’il advint de lui et de son épée quand l’arbre qu’il se disposait à pourfendre lui montra le visage de cette Clorinde qu’il se flattait sottement de ne plus aimer. Je me demandais si j’étais tout à fait dépris de Clorinde, si au moment décisif je ne sentirais pas trembler dans ma main le glaive de l’inexorable justice. Ma seule ressource était de compter sur l’imprévu, sur quelque incident qui m’inspirerait une résolution ; mais qu’est-ce qu’une habileté qui s’en remet aux incidents ? M. d’Arci se fût bien moqué de moi, s’il avait lu dans mes pensées.

Ainsi travaillait mon esprit, et vous me pardonnerez d’avoir visité sans le voir un des plus beaux pays du monde. Je me souviens cependant de longues suites de collines ombragées de chênes, qui servaient de cadre à des plaines fertiles, couvertes de riches cultures. Nous cheminâmes durant des heures sur un plateau mamelonné ; en atteignant la crête de l’un de ces mamelons, nous en apercevions d’autres qui se déroulaient en amphithéâtre autour de nous, couronnés de beaux villages, de clochers pointus et de châteaux massifs. Je me souviens également que nous traversâmes de jolis hameaux dont les maisons, blanchies à la chaux, nous regardaient passer ; je me rappelle que sous l’auvent de chacune de ces maisons pendait une claie à sécher les fromages, et qu’il sortait de chacune de leurs fenêtres un vague bruissement de rouets et de métiers à tisser. Il me semble qu’au sortir de ces hameaux il y avait de grands noyers dont l’ombre allongée dormait paisiblement dans la poussière du chemin, à droite et à gauche des meules de paille, puis à perte de vue des champs de trèfle, de maïs, de sarrasin fleuri, au milieu desquels couraient des treilles échevelées dont les pampres se tachetaient de rouge et qui toutes se tenaient par la main pour danser comme des folles. Qu’elles eussent un air de fête et de joie, je vous en donnerais ma parole d’honneur ; mais de vous dire précisément ce qui les mettait en gaîté, je ne le saurais.

Nos percherons s’étant mis au pas pour gravir une côte, mes idées s’éclaircirent et je considérai longtemps un frais vallon qui ressemblait à ces tableaux du Poussin où il s’est complu à réunir toutes les scènes diverses des champs. Dans le fond, une tourbière où deux hommes ouvraient une tranchée, tandis qu’un troisième assemblait les mottes en tas ; à quelques pas plus loin, un plantage et des femmes occupées à la cueillette des pois, d’autres qui lavaient du linge dans un ruisseau, des enfants qui taillaient des osiers, une prairie où pâturaient des vaches et un cheval blanc ; sur le revers du vallon, un champ labouré, bien gras, bien luisant, dans lequel se promenait une herse attelée de quatre bœufs. Hommes, femmes, enfants, tout ce monde causait et riait ; la tourbière interpellait les pois, la herse apostrophait les lavandières ; tout en paissant, les vaches disaient leur mot, et la gravité de l’animal portait un jugement sur les gaîtés de l’homme. Répandez sur cette scène une vapeur transparente et la douceur d’un soleil d’automne buvant goutte à goutte les sueurs de la terre ; non, Poussin n’eût pas mieux fait.

Je sais quelque chose de plus intéressant que les plus beaux paysages : c’est le spectacle d’une âme heureuse, quand cette âme, bien entendu, n’est ni celle d’un méchant, ni celle d’un sot. Mme de Mauserre me donnait ce spectacle. Elle était le bonheur en personne ; il brillait dans ses yeux, dans son sourire ; elle en était enveloppée comme d’un fluide. On aurait pu croire qu’elle ne vivait que depuis deux jours ; le monde lui était une nouveauté charmante, les objets les plus insignifiants lui causaient des étonnements, des ravissements. En vérité, n’est-ce pas ce jour-là qu’elle découvrit le soleil ? Son regard lui disait : — A propos, tu sais qu’avant dix mois je serai sa femme ! — Cette âme tendre aurait voulu répandre sa joie autour d’elle, dépenser son ivresse en aumônes tout le long du chemin. Elle avisa une dindonnière assez dépenaillée qui paissait son troupeau dans un pré. Elle fit arrêter la voiture et courut embrasser l’enfant, avec qui elle s’entretint, assise sur une pierre ; les dindons en émoi gloussaient à l’entour et faisaient la roue. En la quittant, elle lui glissa dans la main deux pièces d’or. Un peu plus loin, elle vida le reste de sa bourse dans le chapeau d’un vieil aveugle. Nous nous regardions du coin de l’œil, Mme d’Arci et moi ; ce regard disait beaucoup de choses.

Depuis le vallon qui m’avait fait penser au Poussin jusqu’au village des Abrets, où nous devions faire halte pour déjeuner, j’eus moins de distractions, et je puis vous certifier que la route que nous suivions n’a peut-être pas son égale. Elle court au travers des vergers les plus riants, les plus frais, tapissés d’une herbe si veloutée qu’il me prenait envie d’être mouton pour en manger ; les deux rangées d’arbres entre lesquelles nous passions entre-croisaient leurs branches, qui se recourbaient en berceaux au-dessus de nos têtes. Nous ne rattrapâmes le break qu’aux Abrets ; il avait cheminé comme le vent, sans s’arrêter à causer avec les dindonnières, étant conduit par un homme de mauvaise humeur qui était bien aise d’avoir trois percherons à fouetter à tour de bras.

Vous ne sauriez croire à quel point, selon les circonstances, M. de Mauserre se ressemblait peu à lui-même. Il y avait en lui deux hommes, dont l’un était aussi attentif à se commander que l’autre l’était peu. Pendant mon séjour à Dresde, il avait eu à traiter une affaire épineuse, et je l’avais vu opposer à toutes les contrariétés une figure impassible et unie ; — hors des affaires et dès qu’il ne s’agissait que de lui, incapable de dissimuler, ses dépits paraissaient naïvement sur son visage, où on les lisait à livre ouvert.

Il fut sombre pendant tout le déjeuner comme une porte de prison. M. d’Arci jouait la candeur et l’exaspérait par ses empressements. En sortant de table, il prit sa revanche. Il y avait dans le jardin de l’auberge un tir au pistolet ; M. de Mauserre, qui était de première force, mit son gendre au défi et fit mouche trois fois de suite. La galerie battit des mains, et la perle des gouvernantes s’écria : — Dites-nous donc, monsieur, une fois pour toutes, quel talent vous n’avez pas ! — M. d’Arci envoya sa première balle dans l’un des montants de la cible ; il s’en prit au pistolet, qu’il déclara détestable. Son second coup ne fut guère plus heureux ; il s’obstina jusqu’à ce qu’il eût mis dans le blanc, si bien qu’en quittant le jardin il eut le déplaisir de s’apercevoir que le break avait gagné les devants sans l’attendre. Force lui fut de monter dans la calèche avec nous. — Vous voilà bien attrapé, lui dit en riant Mme de Mauserre ; — puis d’un ton plus sérieux : — M. de Mauserre se plaint que vous avez la mauvaise habitude de taquiner Mlle Holdenis ; à la longue, vos plaisanteries pourraient lui faire tort dans l’esprit de son élève… Nous sommes si heureux de l’empire absolu qu’elle a su prendre sur notre indocile cabri ! — Il se mit à ricaner, je lui pinçai le bras, et il ravala sa réplique.

Au sortir des Abrets, on gravit pendant plus d’une heure une côte assez rapide ; après en avoir atteint le sommet, on quitte la grande route pour s’engager dans un chemin vicinal qui conduit en vingt-cinq minutes au village de Paladru, assis à quelques pas du lac, au pied d’une église perchée sur un tertre.

Je puis, madame, vous parler en expert du lac Paladru ; je l’ai vu de très-près, j’ai fait avec lui une connaissance plus intime que je ne l’aurais désiré. Si vous aimiez la statistique, je vous apprendrais qu’il est situé à quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, qu’il a près de deux lieues de long sur une demi-lieue de large, qu’il est très-profond, que ses eaux sont minérales et fort actives contre plusieurs maladies, et qu’elles ont un léger goût savonneux, ce qui ne les empêche pas d’être poissonneuses. J’aime mieux vous dire qu’il n’est pas permis d’aller à Crémieu sans rendre visite à ce joli lac, que les environs en sont délicieux et qu’on y trouve de superbes frênes, que les monts qui encadrent ses deux rives sont les uns plus cultivés, les autres plus boisés et plus sauvages, que selon l’heure du jour et le caprice du vent il passe de la couleur de la nacre à un bleu d’azur et au gris du plomb, qu’enfin la nature s’est plu à rassembler sur ses bords les accidents les plus divers, des criques, des anses, des promontoires, ici des bouquets d’arbres qui se penchent sur l’eau et y trempent leur chevelure, là une grève courte que lave le flot, plus loin de petites falaises que fouette la vague. Vous aurez soin de vous arrêter sur une de ces falaises, à quelques pas du village, et de regarder à votre gauche. Au-delà du lac et de ses joncs, vous verrez au premier plan un rideau de saules aux feuillages argentés, — au-delà des saules, une hauteur ombragée de beaux noyers au travers desquels pointent un clocher et les tourelles d’un château, et, si le temps est clair, à la faveur de l’échancrure que laissent entre elles les collines, le Mont-Blanc vous apparaîtra dans toute la gloire de ses neiges éclatantes, découvrant à la fois ses deux versants, l’un qui s’abaisse par étages du côté de la France, l’autre, pareil à une gigantesque muraille, où il semble que les aigles eux-mêmes doivent gagner le vertige.