Le guide du voyageur vous donnera, madame, un aperçu des beautés du lac Paladru ; mais il ne vous dira pas que c’est un endroit où l’on fait des expériences désagréables. Celle que j’y fis m’a démontré clairement que le métier de prédicateur a ses dangers, et que les Allemandes ont parfois de bien étranges lubies.
VII
Deux heures après notre arrivée, Mme de Mauserre, fatiguée de la route, rassasiée du lac et du Mont-Blanc, s’était assoupie sur un des canapés de l’hôtel des Bains, et Lulu, couchée sur un coussin, dormait à ses pieds. En attendant l’heure du dîner, M. de Mauserre, qui était aussi fort aux échecs qu’au pistolet, et qui cherchait une nouvelle occasion d’humilier son gendre, lui proposa une partie, et celui-ci l’accepta dans l’espoir d’une chimérique revanche.
Meta ne tarda pas à sortir ; elle alla promener ses pensées sur la grève où avait abordé un bateau tout fraîchement arrivé de l’autre bout du lac. Les bateliers qui le montaient venaient de l’amarrer à un pieu, après en avoir roulé la voile autour du mât. Elle eut la fantaisie d’y entrer ; je la vis s’asseoir près de la proue et y demeurer immobile, penchée sur l’eau, qui lui servait peut-être de miroir. L’occasion me semblant propice, quelques secondes après je l’avais rejointe, je détachais sournoisement l’amarre, et, prenant les rames en main, je gagnais le large avec elle.
D’abord elle parut effrayée de se trouver seule avec moi sur cette coque vacillante ; elle me supplia de la ramener à terre. Je n’eus pas l’air de l’entendre, je continuai de ramer. Peu à peu elle se rassura ou se résigna. Elle s’assit à l’arrière près du gouvernail. Quand nous eûmes dépassé le milieu du lac, je lâchai les avirons et laissai le bateau voguer à la dérive. Elle me regardait avec attention, interrogeant mon visage et mon silence.
Ayant trouvé la veille sur un des rayons de la bibliothèque du château une vieille édition des Provinciales, j’avais eu la curiosité d’y mettre le nez. Un passage m’avait singulièrement frappé et s’était incrusté dans ma mémoire. M’adossant contre le mât, et les bras croisés : « En vérité, mon père, m’écriai-je, il vaudrait autant avoir affaire à des gens qui n’ont point de religion qu’à ceux qui en sont instruits jusqu’à la direction d’intention, car enfin l’intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s’aperçoit point de cette direction secrète, il ne sent que celle du coup qu’on lui porte. Et je ne sais même si on n’aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés que de se sentir poignarder consciencieusement par des dévots. »
J’ajoutai : — Ah ! que Pascal était un grand homme, et que la casuistique est une science dangereuse !
A qui parlez-vous ? me demanda-t-elle en souriant. Au ciel, aux poissons ou à moi ?
— A quelqu’un, repris-je, qui m’a reproché plus d’une fois d’être un homme léger, et je lui réponds : Grâce soit faite aux esprits légers, ils déferont demain le mal qu’ils ont fait hier. Je redoute davantage ceux qui le font par conviction ! C’est d’eux que Pascal a dit qu’on n’est jamais coquin si pleinement et si gaîment que quand on l’est par conscience.
Elle regarda autour d’elle : — Je ne vois pas ce jésuite à qui s’adresse votre discours, repartit-elle doucement. Vous devriez savoir que j’ai été élevée à ne pas aimer ces bons pères plus que vous ne les aimez vous-même.