Je repris les rames ; j’eus bientôt doublé un petit cap, dont les ombrages nous cachèrent le village et l’hôtel. Meta n’avait plus peur ; elle me dit d’un ton paisible : — Que répondra-t-on à Lulu si, à son réveil, elle demande sa gouvernante ? Est-ce un enlèvement ? dit-elle encore, Ah ! j’oubliais que nous sommes au 1er septembre et qu’aujourd’hui nous devions avoir une explication ; mais un lac n’est pas un cimetière.
Puis elle détourna la tête et contempla le Mont-Blanc, qui se montrait vaguement derrière un massif de noyers.
J’abandonnai de nouveau les rames, et, m’adossant une seconde fois au mât, je fis une cigarette que j’allumai. — Les jésuites ont bon dos, repris-je. Il est possible qu’ils aient inventé le bel art de prévariquer en sûreté de conscience ; je me suis laissé dire pourtant que la casuistique est cultivée dans plus d’un pays où ils ne sont pas en faveur. On y voit des esprits qui emploient leur subtilité à trouver de bonnes raisons pour justifier les cas les plus injustifiables. On en voit d’autres qui méprisent la grosse morale terre à terre des honnêtes gens selon le monde ; ils la mettent à l’alambic, et leurs maximes quintessenciées les autorisent à s’accorder de petites licences que le commun des martyrs se refuserait. D’autres encore se servent de leur religion, qui est sincère, pour sanctifier leurs convoitises. Leurs actions les plus intéressées sont œuvres pies. Ces enfants de Dieu regardent toute la terre comme leur héritage, et, convaincus que le ciel leur a commis le soin d’obliger les méchants à restitution, ils font main basse, la larme à l’œil, sur leurs biens qu’ils s’appliquent.
Je lançai ma cigarette dans le lac. — On m’a parlé d’une pécheresse, poursuivis-je, qui, à vrai dire, n’avait péché qu’une fois ; la vie avait été si indulgente pour elle qu’elle avait trouvé le bonheur dans sa faute. Une sainte vint à passer, et, voyant cette heureuse coupable, elle s’écria : — Quel fâcheux exemple ! La loi divine de ce monde est l’ordre que cette femme a transgressé. Il y va de l’intérêt du ciel et des bonnes mœurs que je lui prenne son bonheur si mal acquis ; je lui prendrai sa maison, je lui prendrai son mari, je lui prendrai son enfant, je lui prendrai son passé et son avenir, ses souvenirs et ses espérances, je lui prendrai tout, et Dieu me dira : Bien travaillé, ange de lumière ! il y a un désordre de moins dans le monde.
Une flamme lui monta aux joues ; elle me cria : — Depuis quelques jours vous parlez par énigmes ; dites-moi une fois pour toutes ce que vous avez dans l’esprit et de quelle infamie vous me soupçonnez.
— Il y a là-bas, lui répliquai-je, dans une auberge de village, une femme qui dort paisiblement. Puisse-t-elle ne se point réveiller ! car un jour elle sera folle de désespoir en découvrant que Mlle Meta Holdenis a conçu l’honorable et hardi projet d’épouser M. de Mauserre.
Son visage prit une expression colère et sèche que je ne lui avais jamais vue. Ce ne fut qu’un coup de théâtre, la scène changea bien vite. Le regard presque féroce que ses yeux dardaient sur moi, comme l’aiguillon d’une abeille, s’adoucit par degrés ; ses lèvres serrées se détendirent, son front crispé redevint uni comme une glace, elle baissa la tête, et il me sembla que des larmes roulaient sous sa paupière. J’attendis un moment qu’elle me parlât ; mais j’attendis en vain.
Les lacs des montagnes sont capricieux et fantasques. Quand nous nous étions embarqués, il n’y avait pas un souffle dans l’air ni une ride à la surface de l’onde, qui était d’un bleu argenté. Bientôt l’ombre portée de la côte avait pris une couleur d’émeraude ; le vert, gagnant peu à peu sur l’azur, avait envahi tout le lac, qui fut saisi d’un frisson et commença à clapoter. Le bateau avait dérivé au large. De plus en plus embarrassé du silence de Meta et du mien, je me décidai au retour. Je mis cap sur le village de Paladru, où la brise nous poussait en droiture, et je dépliai la voile en demandant à Meta si elle se chargeait du gouvernail, qu’il ne s’agissait que de maintenir droit. Elle me répondit par un signe des yeux, et saisit la barre d’une main déterminée. La voile s’enfla, le bateau prit sa course comme un cheval qui aurait senti l’éperon ; déjà les roseaux et les galets de la rive devenaient plus distincts.
Meta avait redressé la tête ; sa bouche entr’ouverte buvait le vent, et sa poitrine se gonflait. — Je veux vous dire une fois encore le Roi de Thulé, murmura-t-elle ; écoutez bien. — Et de la même voix que jadis elle me récita les vers que grâce à elle je savais par cœur :
Es war ein König in Thule