— Peut-être, lui dis-je ; mais je ne dois compte de mes sentiments qu’à elle seule.

Sur ces entrefaites, on nous annonça que le dîner était servi. Je me sentais un appétit bourguignon ; je l’avais bien gagné. Je fis honneur au repas et surtout à un ombre-chevalier qui avait été pêché le matin près de l’endroit où nous avions chaviré ; ce produit du lac Paladru me parut délicieux, tant j’ai l’âme peu rancunière. M. de Mauserre mangeait du bout des dents et ne prononça pas trois paroles. Mme de Mauserre ne se lassait pas de me questionner sur mon aventure nautique et de me remercier d’avoir sauvé la vie à une personne qui lui était chère. M. d’Arci avalait morceau sur morceau pour se mettre dans l’impossibilité de parler. Mme d’Arci me regardait avec son sourire tranquille, me disant tout bas : — Beau chevalier, il y a quelque chose là dessous.

Entre la poire et le fromage, Mme de Mauserre nous quitta pour aller prendre des nouvelles de Meta. Elle revint nous dire que l’héroïne du jour se portait à merveille, qu’après avoir bu un bouillon elle voulait à toute force se lever, et que, ses vêtements n’étant pas encore secs, on s’occupait de lui en chercher d’autres. Lulu, qui ne pouvait se passer de sa gouvernante, demandait à se rendre auprès d’elle. On lui en refusa la permission ; elle se mit à pleurer et à trépigner comme dans son beau temps. Pour la calmer, M. d’Arci lui fit des cocottes en papier ; tout le monde s’en mêla, la table en fut bientôt couverte. Après avoir fourni mon contingent, je m’échappai pour aller fumer un cigare dans le jardin.

La lune à son second quartier argentait la moitié du lac ; l’autre était dans une ombre noire. Il n’était plus fâché, mais il lui restait comme une sourde émotion ; par intervalles, ses vagues balbutiaient des mots entrecoupés : on eût dit un enfant que le sommeil a surpris dans sa colère et qui gronde tout bas en rêvant. La pensée me vint d’aller trouver Meta ; il me semblait qu’après ce qui s’était passé nous avions à causer ensemble.

Je rentrai dans l’auberge par la porte de derrière. Je montai à pas de loup l’escalier, je me glissai le long du corridor, et j’allais frapper quand je m’avisai que Meta n’était pas seule. Elle disait à quelqu’un : — Donnez-moi des nouvelles de mon sauveur.

— Il est d’une humeur charmante, répondit une voix sombre que je reconnus pour celle de M. de Mauserre.

Mon premier mouvement fut de pousser brusquement la porte, le second de retenir mon souffle et de prêter l’oreille ; mais les bonnes consciences produisent des scrupules comme les bonnes terres portent de bon froment. Pour me dérober à la tentation, je rebroussai chemin, je gagnai en tapinois la chambre où j’étais entré pour me changer ; mes habits y séchaient auprès d’un grand feu. J’étais occupé à les retourner quand je m’aperçus qu’après une pause les deux voix avaient repris leur entretien. Rappelez-vous, madame, lorsque vous visiterez le lac Paladru, qu’à l’hôtel des Bains les lits sont tendres, les repas copieux et bien servis, les ombres-chevaliers délicieux, mais que les plafonds et les parois y sont minces comme une feuille de carton, que d’une pièce à l’autre on entend tout, et qu’il y faut murmurer ses secrets dans la langue des fourmis. Non bis in idem, disent les juristes, ce qui signifie qu’on n’est pas tenu d’avoir de la conscience deux fois de suite dans la même affaire. Cette fois j’écoutai, et j’entendis.

— Ne puis-je donc savoir qui de vous deux a eu la première idée de cette promenade sur l’eau ? disait M. de Mauserre d’un ton sec, presque impérieux.

— Je ne le sais pas moi-même ; il me semble que l’amarre s’est détachée toute seule.

— Et vous avez trouvé fort naturel cet aventureux tête-à-tête avec un homme que j’aime, que j’estime, mais qui est mauvais juge peut-être dans les questions de convenance ?