Il me parut qu’il changeait de place pour se rapprocher d’elle. — Pour la dernière fois, l’aimez-vous ou ne l’aimez-vous pas ? lui dit-il.

— Quittons ce sujet, monsieur, il m’en coûte trop de me disputer avec vous.

— Vous refusez donc de rassurer mon inquiétude ? reprit-il d’un ton presque suppliant.

— J’ai peine à croire à votre inquiétude ; je croirais plutôt à votre despotisme, si vous n’étiez pas si bon.

— Et ma tyrannie vous paraît insupportable ?

— Je suis très-disposée, monsieur, à me laisser gouverner par vous ; mais nous vivons, ajouta-t-elle avec gaîté, dans un temps où les peuples les plus soumis demandent à leur gouvernement de s’expliquer.

— Vous voulez que je m’explique ? Vous voulez me contraindre à vous dire ce que je m’étais promis de vous taire à jamais ?… Oui, je suis un despote, et mon secret… Ah ! ne me forcez pas à parler, vous m’avez deviné !

Il y eut un long silence, du moins il me parut très-long. M. de Mauserre le rompit enfin en disant : — Je ne sais ce que vous penserez de moi ; mon aveu vous semble-t-il odieux ou ridicule ?

— Je ne vous juge pas, monsieur, répondit-elle, je crois rêver. Vous vous trompez, vous vous faites illusion. Qui suis-je, pauvre fille sans esprit et sans figure, pour m’être fait aimer d’un homme tel que vous ? Ce sera l’éternelle gloire de ma vie ; mais à cet honneur dangereux je préfère la paix que j’ai perdue. J’étais si heureuse auprès de vous !… Hélas ! me voilà condamnée à quitter dès demain les Charmilles. Monsieur, qu’avez-vous fait ? Que vous êtes cruel !

— Vous me quitteriez ? s’écria-t-il avec véhémence ; je ne le souffrirai point.