— Quand j’aurais la faiblesse de rester, quelle vie mènerais-je dans une maison où j’aimais à vous chercher, et où désormais la prudence, le devoir, tout me commandera de vous fuir ? Adieu cette douce liberté qui avait tant de charmes pour moi comme pour vous !
— Vous resterez, vous dis-je, et vous n’aurez pas besoin de me fuir. Je vous promets que vous n’entendrez plus de moi un seul mot qui puisse vous blesser ou vous effrayer. Ce jour est un jour néfaste, effaçons-le de notre mémoire. Que demain soit comme hier, oublions l’un et l’autre que nous sommes venus ensemble dans un lieu maudit où la jalousie m’a fait divaguer…
— Qu’exigez-vous de moi, monsieur ? L’oubli vous sera facile, mais je me défie de mes souvenirs.
— Je vous en supplie, reprit-il, traitez-moi comme un malade dont on ménage la raison, à qui l’on passe, crainte de pis, ses plus absurdes caprices. Soyez sûre que je condamne ma folie, mais elle me fait peur, et, si vous me refusiez, je ne réponds de rien, je serais capable de quelque éclat qui ferait notre malheur à tous. Jurez-moi que vous ne disposerez pas de votre main avant de m’avoir consulté, et que vous ne quitterez pas les Charmilles sans mon consentement.
— Vous m’épouvantez ! dit-elle d’une voix éperdue.
— Je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez donné votre parole.
— Vous l’avez, monsieur, je vous la donne dans l’espérance que vous me la rendrez.
Cette conversation, madame, m’agaçait horriblement, elle m’était insupportable, et j’avisais au moyen d’y mettre fin quand j’entendis une porte s’ouvrir. L’instant d’après, je reconnus la voix de Mme de Mauserre qui disait : — Je vois avec plaisir, ma chère, que vous êtes en bonne compagnie. La voilà hors d’affaire, n’est-ce pas, Alphonse ?
— Grâce à vos bons soins, madame, dont je vous serai éternellement reconnaissante, lui répondit Meta. Je me félicite d’avoir vu la mort de si près, puisque j’ai eu l’occasion de me convaincre que vous voulez bien m’aimer un peu.
— En doutiez-vous ? La belle peur que vous m’avez faite ! — Et Mme de Mauserre partit de là pour revenir sur le détail de ses émotions ; elle aimait à redire les choses.