Je m’esquivai discrètement. Je retournai dans le jardin, où je méditai longtemps sur ce que j’avais entendu. Je ne savais trop quel jugement en porter. Il y avait en moi un procureur-général qui requérait et un avocat très-retors qui trouvait réponse à tout. Le tribunal flottait dans le doute et réclamait un supplément d’enquête. Tout en consultant avec moi-même, je contemplais les étoiles, je n’en sus tirer aucun éclaircissement.

Des sons de piano m’arrachèrent à mes réflexions ; Meta, enveloppée dans la pelisse de Mme de Mauserre, était descendue dans la salle commune, et jouait un nocturne de Chopin, qui assurément avait pensé à moi en le composant. Sa musique peignait les sentiments d’un homme qui est en train de se noyer avec la femme qu’il aime ; elle disait aussi : Puisque vous refusez de vivre avec moi, je veux mourir avec vous ! Le piano était une méchante épinette de village que Meta réussissait à faire parler ; le proverbe a raison : Il n’est point de mauvais outil, pour un ouvrier qui a le diable au corps. Il me parut qu’elle avait également le diable dans les yeux. J’étais allé m’accouder sur le rebord de la fenêtre, et je l’observai longtemps sans qu’elle pût m’apercevoir. La douceur habituelle de son regard avait fait place à une vivacité meurtrière ; mais il y a de bons diables, et, la musique aidant, je cherchais à me persuader que celui qui logeait dans ces prunelles bleues me promettait le bonheur. Par intervalles, cela me semblait évident ; quand Meta eut fermé le piano, je ne regardai plus la chose comme aussi sûre.

Je dormis très-mal cette nuit, d’abord parce que j’agitais dans mon esprit un problème de mathématiques transcendantes, ensuite parce que mon voisin de droite, M. de Mauserre, fut sur pied jusqu’au petit jour, allant et venant comme un ours en cage. Son insomnie consolait la mienne.

A la demande de Lulu, il fut décidé que nous déjeunerions à Paladru et ne partirions pour les Charmilles qu’après midi. Vers onze heures, je descendis dans la salle à manger. Mme d’Arci était assise près d’une fenêtre et regardait Mme de Mauserre, qui arpentait le jardin avec Meta. Elle me les montra du doigt l’une après l’autre en me disant : — Comment est-il possible de désirer ceci, quand on a le bonheur de posséder cela ?

— Il faut tout comprendre, lui répondis-je. La femme que voici n’a tout son prix que dans le monde, dans une fête, dans un bal ; mais on ne donne pas de bals aux Charmilles, et il faut convenir qu’à la campagne, un jour de pluie, la femme que voilà offre beaucoup de ressources.

— Ajoutez, reprit-elle, que l’une est aussi sincère, aussi vraie, aussi sûre que l’autre est secrète, tortueuse et sournoise, et il passe pour constant que les hommes n’ont jamais adoré que les femmes dangereuses.

— Beaucoup de gens, lui répliquai-je, n’aiment à voyager que dans les pays où il y a des précipices.

En ce moment, Mme de Mauserre nous aperçut et nous cria : — Vous avez l’air de conspirateurs. Peut-on savoir ce que vous complotez ?

— Nous complotons, lui dis-je, de vous ramener ici dans dix mois et de vous donner sur le lac Paladru une fête vénitienne dont je me charge de rédiger le programme.

Elle me remercia d’un mouvement de tête et continua sa promenade.