Deux heures plus tard, nous étions en route. Je ne sais si ce fut par précaution contre son gendre ou contre lui-même que M. de Mauserre pria sa femme de monter dans le break. Je pris place dans la calèche avec mes deux alliés. En allant à Paladru, j’avais été pensif ; au retour, je fus rêveur. Quelques efforts que je fisse pour m’occuper du paysage, je revoyais toujours un lac qui moutonnait, un bateau ballotté et deux grands yeux un peu fous qui me regardaient fixement et semblaient me crier : l’amour ou la vie ! Voilà, madame, comment il se fait que j’ai parcouru deux fois un très-beau pays sans le voir.

IX

Je fus quelques jours sans pouvoir échanger deux mots avec Meta. Elle ne se ressentait point de son bain ; mais Lulu s’était refroidie à notre retour, et sa gouvernante l’avait condamnée à garder la chambre, où elle lui tenait fidèle compagnie du matin au soir. J’attendais impatiemment qu’elle sortît de sa prison volontaire, quand éclata la crise que j’appréhendais. Je dois rendre à M. d’Arci la justice qu’il n’y fut pour rien ; cette crise funeste qui selon ma prédiction devait favoriser les entreprises de l’ennemi, ce fut l’ennemi qui la provoqua. Décidément on ne saurait trop se défier des murailles de l’hôtel des Bains.

Un soir, peu avant le dîner, comme Mme de Mauserre, qui ne pensait à rien moins, était seule dans son petit salon, elle vit entrer Mlle Holdenis pâle, le visage défait, laquelle vint se jeter à ses pieds en pleurant. Elle se figura d’abord que Lulu était morte ou mourante ; Meta retrouva sa voix pour la rassurer.

— Mais qu’est-ce donc, ma chère ? Vous m’épouvantez. Avez-vous reçu quelque triste nouvelle ?

Meta secoua la tête.

— Vous a-t-on fait quelque chagrin ? M. d’Arci se serait-il permis… Contez-moi tout de suite vos peines. Je serai bien malheureuse si je ne réussis pas à vous consoler.

— Vos bontés m’accablent, répondit Meta, qui ne cessait de pleurer. Traitez-moi en ennemie, chassez-moi de cette maison ; il est bon pour vous et pour moi que je n’y reste pas un jour de plus.

Elle ne put en dire davantage, ses larmes lui coupèrent la voix. Mme de Mauserre la pressa de questions, ses réponses étaient brèves, entortillées et obscures ; mais, quand on est demeuré quelque temps dans les ténèbres, on finit par s’y reconnaître, et Mme de Mauserre entrevit tout d’un coup la cruelle vérité.

— Ah ! grand Dieu, s’écria-t-elle, M. de Mauserre… Il vous aime, et il a osé vous le dire. Où ? quand ? comment ? que s’est-il passé ? Je veux tout savoir.