— Je n’en ai déjà que trop dit, repartit Meta.

En ce moment, elle laissait reposer sa tête sur les genoux de Mme de Mauserre, qui la repoussa de ses deux bras avec violence ; mais elle se repentit aussitôt de son emportement.

— Que je suis injuste ! lui dit-elle. Je m’en prends à l’amie courageuse qui est venue se confesser à moi et m’avertir.

— Ah ! madame, repartit Meta, ne vantez pas mon courage ; ayez plutôt pitié de ma faiblesse. M. de Mauserre m’a surpris la promesse de ne pas quitter les Charmilles sans son contentement. Il m’a parlé en maître, j’ai craint de lui déplaire, et j’ai juré. Dites-lui, je vous prie, que je suis venue le dénoncer à vous-même ; dans sa colère, il me rendra ma parole.

— Non certes, lui répondit Mme de Mauserre, je n’abuserai pas de votre noble confiance. Je ne parlerai qu’en mon nom, et je le supplierai.

— Ne le suppliez pas, interrompit-elle. Ordonnez, exigez. Soyez sûre que je n’ai pu lui inspirer un sentiment sérieux, et qu’il n’a pour moi qu’une fantaisie d’un jour, dont vos reproches le feront rougir, et qu’il s’empressera de sacrifier. Qui suis-je pour vous disputer son cœur, à vous qui êtes aussi belle que vous êtes bonne ! Vous avez gardé tout votre empire sur lui : le premier mot que vous lui direz le fera rentrer en lui-même. Déclarez-lui qu’il vous est venu des soupçons, que ma présence ici trouble votre repos, que, s’il ne s’en charge, vous êtes résolue à me signifier mon congé. Ou bien, si ces explications vous effrayent, trouvez quelque prétexte, accusez-moi de négliger mes devoirs, de me relâcher dans les soins que je dois à votre chère enfant. Quoi que vous puissiez dire, je ne vous démentirai en rien, et je partirai d’ici le cœur navré, mais pleine de gratitude pour la main qui m’aura chassée.

Mme de Mauserre demeura quelques instants interdite, éperdue ; elle rêvait comme on rêve au bord d’un précipice.

— Non, répondit-elle enfin, je ne me mettrai pas en peine de rien inventer ; il m’en coûterait trop de calomnier une personne qui ne m’a fait du mal que malgré elle. Ne me demandez pas de mentir ; je n’ai pas ce talent. Si je parle, je dirai la vérité, et je vous la dis en ce moment en vous confessant que tout à la fois je vous admire, je vous aime et je vous hais.

A son tour, elle fondit en larmes ; comme Meta s’ingéniait à la consoler, elle lui imposa silence, et, l’ayant embrassée avec effort, elle la renvoya.

D’ordinaire nous étions sept à table ; ce jour-là, nous ne fûmes que deux. M. et Mme d’Arci avaient accepté une invitation chez des voisins ; Mme de Mauserre allégua une violente migraine qui l’obligeait à garder la chambre, Meta l’engagement sacré qu’elle avait pris de dîner avec sa jeune malade dans la nursery. M. de Mauserre se résigna courtoisement à son tête-à-tête avec moi, et fit bon visage à mauvais jeu. Malgré notre bonne volonté, la conversation était embarrassée, languissante ; nous avions tant de choses à ne pas nous dire ! Après le café, il me quitta pour faire une promenade à cheval : c’était son habitude quand il avait du souci.