Je venais de rentrer chez moi, quand Mme de Mauserre me fit appeler. Je me rendis sur-le-champ auprès d’elle, et je n’eus besoin que de la regarder pour m’assurer qu’elle souffrait d’autre chose que d’une migraine. Elle avait les traits bouleversés, les lèvres tremblantes, les yeux morts. Elle me tendit la main en essayant de sourire ; ce demi-sourire, que je n’oublierai jamais, me parut l’image du bonheur foudroyé.
— Le châtiment que je redoutais est enfin venu, me cria-t-elle ; mais il est plus terrible que tout ce que j’aurais pu rêver.
Et après m’avoir fait promettre le secret, elle me raconta son entretien avec Meta. Je lui dis tout ce que je pus imaginer pour la calmer et lui rendre cœur ; j’y perdis mes peines. Je l’avais bien jugée : cette âme abandonnée à toutes ses impressions, extrême dans ses chagrins comme dans ses joies, était incapable de faire bonne figure dans le malheur ; du premier coup il l’avait mise à terre, elle ne pouvait plus se relever.
— Faut-il que je vous confesse où j’en suis ? me dit-elle en m’interrompant. Tantôt, quand j’ai vu paraître ici Mlle Holdenis, l’expression de son regard était si funeste que j’ai senti tout de suite qu’un grand deuil venait d’entrer dans cette maison ; ma première pensée a été que ma fille était morte. Que Dieu me le pardonne, si ma fille était morte, je souffrirais moins ; mon amour m’était plus cher que mon enfant.
Je pris le parti de la laisser parler ; la douleur se fatigue en bavardant, et cette fatigue la soulage.
— Non, je ne rêve pas, Tony, me disait-elle ; je n’avais plus que dix mois à attendre pour être sa femme. Dieu me condamne à faire naufrage en vue du port. Ah ! si vous saviez ce qu’il était pour moi ! J’en étais venue à l’aimer mille fois plus que le jour où il m’a enlevée, — car enfin, Tony, c’est bien lui qui m’a enlevée, n’est-ce pas ? Apparemment il savait ce qu’il faisait. Je lui ai longtemps résisté ; mais il m’a tant tourmentée que j’ai fini par céder, plus par faiblesse ou par pitié, vous le dirai-je ? que par amour. Vous étiez là, vous devez tout savoir. Oui, dans ce temps j’étais aimée de lui bien plus que je ne l’aimais. Que les rôles ont changé ! Il est devenu mon idole, et c’est pour cela que Dieu m’a châtiée ; il déteste toutes les idolâtries.
Quelques instants après, elle reprochait à ce Dieu jaloux son injustice, sa cruauté. Ne pouvait-il trouver dans le monde une femme plus coupable qu’elle à frapper ? Ne devait-il pas réserver ses grands châtiments, ses grands coups, pour les fautes orgueilleuses et insolentes ? Sa gloire était-elle intéressée à foudroyer un roseau ?
Puis elle s’écriait tout à coup que Meta s’était abusée, qu’il y avait trop d’invraisemblance dans son histoire : — Comment aurait-elle pu lui plaire, Tony ? Oseriez-vous me soutenir qu’elle est plus belle que moi ? Ne vous souvient-il pas que, le jour même où elle est arrivée aux Charmilles, M. de Mauserre l’a trouvée laide ? Nous nous sommes disputés à ce sujet ; sa figure ne me déplaisait pas. Elle est agréable, parce qu’elle a l’air intelligent et bon ; mais c’est tout. Franchement, Tony, vous paraît-elle si extraordinaire ? Y a-t-il en elle quelque chose qui m’échappe ? Ah ! vous autres hommes, vous avez des yeux bien étranges, vous leur faites voir ce que vous voulez ; ce sont de faux témoins qui mentent impudemment pour justifier vos infidélités.
Et bientôt changeant de langage : — Hélas ! reprenait-elle, tout cela ne s’explique que trop ; j’aurais dû prévoir que cette Meta lui ferait faire des comparaisons et des réflexions bien dangereuses pour moi. Elle a tous les talents qui me manquent. Elle est active, sans cesse occupée, et je ne puis me tenir dix minutes sur mes pieds sans tomber de fatigue. Elle s’entend à élever un enfant, à gouverner une maison ; je n’ai jamais su gouverner que mon éventail, quand ce n’est pas lui qui me gouverne. M. de Mauserre peut causer avec elle de tout ce qui l’intéresse ; elle est si intelligente ! et je ne suis qu’un oison bridé. Elle le comprend, elle le désennuie, elle le conseille. Oui, c’était bien la femme sérieuse qui convenait à un homme sérieux. Elle a les vertus d’une fourmi, et je suis la cigale. Que dis-je ? les cigales chantent, je ne chante pas ; il se trouve que c’est la fourmi qui est musicienne, vous savez qu’il raffole de musique… Et puis, il faut tout dire, elle le flatte ; convenez, Tony, qu’elle le flatte. Moi, je l’adore, mais je ne l’ai jamais flatté, et, bien qu’il soit un dieu pour moi, je ne lui répète pas à tout bout de champ qu’il est un grand homme. Il m’a toujours paru qu’il y avait dans la flatterie comme un mépris secret pour ce qu’on aime. Je l’aime, c’est ma seule science, et voilà ce qui m’a perdue. Les hommes ne se lassent pas d’être admirés, caressés, adulés ; mais un amour trop constant les ennuie. Je suis sûre que depuis longtemps il était excédé de moi ; il se disait : c’est toujours la même chose, et, s’étonnant de m’avoir tant aimée, il me cachait par pitié le mortel écœurement que lui causait son bonheur. Je n’ai rien su voir ; si l’on ne m’eût désabusée, je n’aurais jamais rien deviné. Tony, l’amour est imbécile ; mais pourquoi m’ôter mon illusion ? et à quoi bon m’ouvrir les yeux ? nous voilà tous bien avancés ! Quand on a vu la vérité face à face, on n’a plus qu’une idée, celle de se sauver dans une île déserte ou dans l’autre monde.
Ainsi parlait-elle sans s’arrêter, mêlant tous les tons, se contredisant, mais revenant toujours à cette invariable conclusion : — Ah ! Tony, que je suis malheureuse ! — Après quoi elle recommençait à pleurer.