— De prendre patience, de temporiser, de dissimuler et de laisser agir vos amis.
— Ah ! Tony, repartit-elle avec un sourire triste, vous me demandez l’impossible. Un bon médecin consulte le tempérament de son malade et ne lui ordonne que des remèdes qu’il puisse supporter. Je n’ai jamais su me contraindre ni rien dissimuler ; je suis ainsi faite, prenez-moi comme je suis. Quand je renoncerais à m’expliquer avec M. de Mauserre, mes yeux ne parleraient que trop et lui diraient mes inquiétudes, ma jalousie. Abandonnez-moi à ma misérable destinée, et laissez la pierre rouler au fond de l’abîme où son poids l’entraîne ; si vous la reteniez aujourd’hui, avant deux jours elle vous échapperait de la main.
Je ne me tins pas pour battu, je lui adressai les plus vives, les plus éloquentes représentations ; je la suppliai, je la rabrouai, je l’injuriai presque, et je m’échauffais dans mon harnais quand soudain la porte s’ouvrit, et M. de Mauserre parut. J’aurais vu apparaître le diable en personne que mon émotion n’eût pas été plus désagréable.
Il eut l’air surpris de trouver sa femme tête à tête avec moi, plus surpris encore de notre agitation et de notre trouble, que nous ne réussîmes point à lui cacher.
— Je suis bien aise, ma chère, dit-il en posant son chapeau sur la table, de voir que votre migraine ne vous condamne pas à la solitude.
Je ne sais ce qu’elle se disposait à lui répondre, je l’arrêtai par un geste, et j’eus tort : M. de Mauserre venait de s’approcher de la cheminée, au-dessus de laquelle il y avait une glace. Cependant il ne fit pas semblant d’avoir rien aperçu dans cette glace ; il avança un fauteuil, s’y assit, et dit du ton le plus tranquille : — Vous avez mauvais visage, Lucie ; Tony a pris ses degrés en médecine ; il m’a guéri jadis d’une douleur de rhumatisme, où son savant diagnostic avait cru reconnaître une attaque de goutte. Ses remèdes sont, paraît-il, des selles à tous chevaux, car il est positif qu’il m’a guéri. Vous a-t-il tâté le pouls ?
— Mme de Mauserre a un peu de fièvre, repartis-je, et je crois qu’elle a surtout besoin de repos ; une bonne nuit la remettra sur pied. — Et, me levant, je le regardai d’un air qui signifiait : je m’en vais, mon cher monsieur, vous devriez bien en faire autant.
— Je n’ai pas sommeil, je ne me coucherai pas de sitôt, s’écria Mme de Mauserre. — A son tour, elle m’adressa un geste suppliant qui voulait dire : pour l’amour de Dieu, ne vous en allez pas !
— Notre promenade à Paladru nous a mal réussi, reprit M. de Mauserre. Lulu y a gagné un rhume. Votre migraine vous a-t-elle permis de lui faire ce soir une visite ?
Elle eut un frémissement dans tout le corps. — Je n’y aurais pas manqué, répondit-elle, si Lulu avait été seule, mais Lulu n’est pas seule, et la personne qui la soigne…