Malgré la peine que j’y avais prise, je n’étais point parvenu à empêcher le périlleux abordage dont je redoutais l’issue ; le moyen de lutter contre une obstination de femme ! Je gagnai lestement la porte, et j’avais déjà la main sur le loquet ; Mme de Mauserre me cria : — Restez aussi, Tony, je vous en prie ; depuis que nous vous connaissons, M. de Mauserre et moi, nous n’avons jamais eu de secrets pour vous.

— Restez, mon cher, me dit-il d’un ton sardonique, et ne prenez pas cet air déconfit, ou je me figurerai que vous savez déjà de quoi Mme de Mauserre veut me parler.

Je pris le parti de me rasseoir sur ma chaise, où je demeurai les bras ballants, les yeux cloués au plafond, adressant à la corniche une oraison mentale et l’adjurant de se laisser choir sur notre tête.

— Eh bien ! Lucie, qu’avez-vous donc à me dire ? demanda M. de Mauserre, qui était plus inquiet sans doute qu’il ne voulait le paraître. Quel est le sujet de cet entretien que vous introduisez si solennellement ? Rédigerons-nous un procès-verbal ? Dresserons-nous un protocole ? Faut-il que Tony prenne la plume ?

— J’ai une supplique à vous présenter, murmura-t-elle.

— Une supplique ? quel singulier mot ! Depuis six ans que j’ai le bonheur de vivre avec vous, vous ne m’avez jamais présenté de supplique.

— C’est ce qui m’encourage, vous ne repousserez pas la seule prière que je vous aie jamais adressée. Je vous conjure de me faire un sacrifice, qui peut-être vous coûtera.

Cette ingénieuse façon de prendre le taureau par les cornes me causa un mouvement de rage, et je donnai intérieurement toutes les femmes au diable ; je ne pensais pas à vous dans ce moment, madame. — Qu’avez-vous donc, Tony ? me dit M. de Mauserre ; puis il regarda devant lui et attendit.

Après un instant d’hésitation : — Me ferez-vous la faveur, reprit-elle, d’éloigner de cette maison Mlle Holdenis ?

Il tressaillit dans son fauteuil. — Ai-je bien entendu ? s’écria-t-il. Quoi ! cette personne que vous admiriez, que vous prôniez, que vous portiez aux nues, que vous appeliez la perle des gouvernantes ! voilà une saute de vent des plus inattendues. Qu’a fait, je vous prie, Mlle Holdenis pour s’aliéner si subitement vos bonnes grâces, et que lui reprochez-vous ?