— Rien dont elle soit responsable. Vous m’obligeriez beaucoup en me dispensant de vous dire mes motifs. Ne les devinez-vous pas ?
— Voyons un peu, on trouve en cherchant. Lui en voulez-vous de s’être rendue trop utile et trop nécessaire ici ? Vous plaignez-vous qu’à force de bon sens et de patiente fermeté elle ait mis à la raison une enfant que ni vous ni moi ne savions élever, et qui, abandonnée à nos soins, serait devenue insupportable ? Lui faites-vous un crime d’avoir l’esprit d’ordre et de gouvernement, d’avoir pris de l’autorité sur vos domestiques ? ou bien lui savez-vous mauvais gré des soins attentifs et dévoués qu’elle m’a donnés dans ma maladie, ou du plaisir que je trouve quelquefois à causer avec elle ? Parlez, expliquez-moi vos griefs.
— Je l’accuse d’avoir su malgré elle se faire aimer de vous, répondit-elle d’une voix frémissante.
Il ne laissa pas de se troubler un peu, et afin de cacher sa rougeur, il recula vivement son siége et se mit dans l’ombre du capuchon de la lampe. — Que signifie cette incartade ? s’écria-t-il. Et quel est l’excellent ami qui vous a rendu le bon service… Le connaissez-vous, Tony ?
— Non, lui répliquai-je sèchement. J’estime comme vous qu’il est des cas où le premier devoir de l’amitié est de se taire, et le silence m’a été d’autant plus facile que je n’avais rien remarqué qui valût la peine d’être dit.
— Tony a combattu mes soupçons, reprit-elle ; mais il n’a pas réussi à me tranquilliser. Eh ! bon Dieu, je ne vous reproche pas un crime, Alphonse ; convenez que Mlle Holdenis vous a inspiré un goût, un attachement que j’ai le droit de trouver excessif. Elle m’a fait connaître ce vilain mal qu’on appelle la jalousie ; oui, pour la première fois de ma vie je me sens jalouse, et vous m’aimez trop, n’est-ce pas ? pour souffrir que je le sois longtemps.
— Dites plutôt que j’estime trop votre bon sens, votre jugement, pour vous supposer capable de souffrir longtemps d’un mal imaginaire et de vous obstiner dans une fantaisie qu’il m’est impossible de prendre au sérieux.
— Alphonse, dit-elle en élevant la voix, vous me promettez que Mlle Holdenis partira ?
— Oui, aussitôt que vous aurez découvert quelque part une institutrice qui la vaille, qui ait son cœur et son esprit, qui soit apte comme elle à façonner, à instruire votre fille, à lui apprendre beaucoup de choses que je n’ai pas le temps et que vous n’avez ni le loisir ni le goût de lui enseigner.
A ces derniers mots, elle éclata : — Fort bien, s’écria-t-elle. Mlle Holdenis quittera les Charmilles, ou j’en sortirai moi-même.