— Pour le coup, en voilà trop, dit-il en frappant du pied. Si je vous écoutais davantage, je craindrais de me fâcher, et je me défie de mes emportements. J’en appelle de vos déraisons d’aujourd’hui à la raison que vous aviez hier et que sûrement vous aurez demain. Bonsoir, ma chère ; je vous laisse avec votre confident. Puisse-t-il vous donner des conseils sages et surtout désintéressés ! — ajouta-t-il en me lançant un coup d’œil qui n’était pas tendre. Et il sortit à grands pas du salon, dont il referma la porte assez bruyamment.

Mme de Mauserre se leva aussitôt après, et arpenta la chambre d’un pas sec et fébrile ; le parquet résonnait sous sa colère. En passant devant la cheminée, elle y jeta son éventail. Je ne l’avais jamais vue ainsi. Sa fierté blessée lui enflammait les joues ; elle avait je ne sais quoi de hérissé, comme un aigle dont on inquiète le nid ; je croyais entendre le sourd grondement de son cœur. Elle s’avança vers une porte-fenêtre qui s’ouvrait sur un balcon ; au pied de ce balcon, il y avait un boulingrin décoré d’une statue de Flore et entouré d’une grille curieusement ouvragée, qui représentait des ronces et des cactus, véritable broussaille en fer. Elle contempla quelques instants la statue et la grille. J’eus peur, et je la suivis ; mais elle rentra bientôt dans son naturel, sa folie l’épouvanta, elle recula jusqu’au milieu du salon, où elle pleura à fendre l’âme. — Tony, s’écriait-elle, vous l’avez vu, vous l’avez entendu ; direz-vous encore que je me crée des fantômes, et qu’il ne m’a pas condamnée dans son cœur ?

— J’ai vu, j’ai entendu, lui répondis-je, et je vous déclare que vous êtes votre plus mortelle ennemie ; une rivale qui aurait juré votre perte ne vous ferait pas plus de mal que vous ne vous en faites vous-même. Vive Dieu ! vous mériteriez qu’on vous abandonnât à votre triste sort ; mais je veux vous sauver malgré vous, et je vous sauverai.

Elle posa ses deux mains sur mes épaules et me regarda quelques instants dans les yeux ; elle semblait y chercher son avenir.

— Je ne vous demande que trois jours, poursuivis-je en me dégageant. Vous allez me promettre que durant ces trois jours vous ne ferez pas un geste, vous ne direz pas un mot, car tout ce que vous pourriez dire ou faire tournerait contre vous.

— Trois jours ! En faut-il davantage au chagrin pour dévorer une femme de ma sorte ? — Puis, du ton d’un enfant grondé qui implore son pardon : — Je vous promets, me dit-elle, d’être sage, très-sage. — Et afin de me donner sans délai un échantillon de sa sagesse, elle s’écria :

— Si vous échouez, Tony, eh bien ! je m’en irai ; mais, je vous en avertis, je ne sortirai pas par l’escalier.

X

Il est difficile, madame, de faire un bon tableau ; pourtant, quand on s’y applique, on y parvient quelquefois. Il n’est pas moins difficile de sauver une femme qui se noie ; on s’en tire quand on est bon nageur. On apprend à nager comme on apprend à peindre ; mais il est un art qui ne se laisse ni apprendre, ni enseigner, parce qu’il n’a point de règles certaines : on l’appelle l’art de vivre. Peut-être avez-vous à ce sujet des lumières supérieures ; je me suis convaincu, quant à moi, par ma petite expérience, que vouloir calculer et diriger les conjonctures de ce bas monde est une prétention aussi vaine que celle des astrologues, et que les futuritions des sages valent les prophéties des bohémiennes. On réussit souvent en dépit de tout et du bon sens, et souvent on échoue en ayant tout pour soi ; tel homme se sauve par ce qui devait le perdre, tel autre se perd par ce qui devait le sauver. N’attendons pas de la philosophie qu’elle nous instruise à gouverner notre destinée ni celle des autres, elle ne peut nous servir qu’à nous désintéresser de nos petites affaires. Encore faut-il que la vieillesse lui vienne en aide ! Voilà notre sort, madame, ce qui ne m’empêche pas de compter fermement que nous mourrons centenaires, vous et moi, et que nous serons jusqu’à la fin très-sages et très-heureux.

J’abandonne mes réflexions pour reprendre le fil de mon histoire. Mme de Mauserre m’avait promis qu’elle ferait un effort sur son chagrin, qu’elle renoncerait dès le lendemain à sa migraine et à sa réclusion. Cet effort lui parut trop grand, elle s’entêta malgré mes conseils à faire la malade et à se cantonner dans sa chambre ; elle n’avait pas le courage, disait-elle, d’affronter certains regards où elle croirait lire sa condamnation.