— C’est inutile, madame, lui repartit gaîment Meta. Je sais ma romance sur le bout du doigt ; désirez-vous que je vous la récite ?
Et à ces mots, roulant le chiffon rose en papillote, elle se disposait à le brûler à la bougie. Mme de Mauserre le lui arracha et le serra dans son buvard. — Je crains toujours que vous ne vous ravisiez. Ce brouillon est un témoin, et j’entends le conserver jusqu’à demain pour vous confondre, si votre copie n’était pas exacte ; au besoin, je le montrerais à Tony. Vous voilà tenue de le transcrire bien fidèlement ; vous me le jurez par toutes les larmes que vous m’avez coûtées !
Là-dessus, elle lui prit et lui secoua les deux mains, et la mit à la porte en s’écriant : — Ou je suis bien abusée, ou avant peu mon malade sera guéri, et je serai la plus consolée des femmes.
XI
Le lendemain fut un jour à grandes émotions dont je n’aime pas à me souvenir ; heureusement il n’y en a pas beaucoup de semblables dans ma vie. Je me réveillai dans les meilleures dispositions, voyant en beau l’avenir et les gens qui se marient, content de moi, de ma conduite, de ma sagesse, de l’engagement que j’avais pris. Loin de regretter ma douce liberté, je bénissais l’obligeant collier que je m’étais passé moi-même autour du cou.
J’attendis toute la matinée la lettre de Meta, et je m’étonnais qu’elle me la fît attendre ; mais je ne concevais aucune inquiétude : j’étais sûr de son cœur comme du mien. J’avais préparé mon discours à M. de Mauserre ; entrée en matière, exorde, péroraison, d’un bout à l’autre cette pièce d’éloquence était admirable, et me paraissait d’un effet irrésistible.
Midi sonna ; je n’avais encore rien reçu, l’impatience me prit. Je sortis de chez moi ; en passant devant l’appartement de M. de Mauserre, dont la porte était entr’ouverte, j’y aperçus une grande malle pleine de hardes, que son valet de chambre achevait de garnir. Cette malle me donna fort à penser. La supposition à laquelle je m’arrêtai fut que M. de Mauserre, ayant fait à son réveil de sages réflexions et s’étant avisé que les voyages sont le meilleur moyen d’oublier, venait de se résoudre à partir pour le pays où il y a des orangers et point de Meta. Cette détermination me parut honorable et digne de lui. J’eus la surprise de trouver dans la salle à manger Mme de Mauserre, qui avait enfin rompu sa clôture. Elle était pâle, sérieuse ; mais il y avait de l’espérance dans ses yeux.
Ma conjecture ne m’avait pas trompé : M. de Mauserre nous dit pendant le repas qu’il avait une recherche à faire aux archives de Florence, qu’il se mettrait en route le soir même ou le lendemain matin. M. d’Arci fut assez maître de ses sentiments pour cacher l’intime satisfaction que lui causait cette nouvelle. Je ne sais ce qui allait échapper à Mme de Mauserre, quand son regard rencontra le mien, qui lui conseillait le silence. Elle se tut. Quant à Meta, je crus remarquer quelque altération dans sa figure et dans son humeur ; elle avait le visage allongé, le sourcil mobile, le regard fuyant ; sa voix était sourde et comme voilée. Je connaissais par expérience les ondoiements singuliers de son caractère, deux fois déjà ce terrain mouvant m’avait manqué sous le pied ; mais ce jour-là j’étais gai comme un pinson, et j’écartai de mon esprit tout fâcheux pronostic.
Après le déjeuner, je me trouvai seul avec Mme de Mauserre au salon : — J’imagine, lui dis-je, que vous voilà contente.
— Comment le serais-je, Tony ? Il l’aime donc bien, puisqu’il a besoin de voyager pour étourdir son chagrin.