Dis-moi si c’étoit bois en grume,
Ou si c’étoit bois marmenteau.
Qui sait ? peut-être est-ce d’après ses souvenirs personnels, modifiés suivant le besoin, que Furetière revient quelquefois dans ses œuvres à tracer des tableaux analogues. En tout cas, c’est au moins d’après ce qu’il avait vu autour de lui. Ainsi, pour me borner à ce seul exemple, il raconte, par la bouche d’un des personnages de son Roman bourgeois, qu’un fort honnête homme, qui ne voulait point passer pour un auteur déclaré, de peur sans doute qu’on ne l’accusât de déroger à son rang, alla menacer un libraire de lui donner des coups de canne pour avoir fait imprimer sous son nom, dans un recueil, quelques vers de galanterie qu’il avait composés in petto, et qu’à l’instant même un autre, fort honnête homme également, venait de faire la même menace au même libraire pour n’avoir pas mis son nom à un rondeau, le plus méchant du volume. On le voit, la position de l’infortuné marchand était des plus équivoques, et il lui devenait difficile de sortir intact de ce redoutable dilemme.
Personne n’a entièrement échappé à ce sort désastreux : les noms les plus glorieux doivent entrer dans cette liste du martyrologe des auteurs, aussi bien que les plus inconnus ; les plus respectés aussi bien que les plus avilis ; Boileau, Racine et Molière, comme Bautru, Boisrobert et Montmaur.
J’ai d’abord nommé Boileau. Il semble en effet, d’après nombre de témoignages, qui ne suffisent peut-être pas à produire une certitude absolue, qu’il ait partagé la destinée commune, bien qu’il eût eu la prudente attention de ne s’attaquer jamais qu’aux écrivains ses confrères, et qu’il eût pour bouclier une sévérité de mœurs égale à la sévérité de ses vers. Regnard a dit de lui :
Son dos même endurci s’est fait aux bastonnades.
Dans une pièce curieuse, intitulée l’Entretien en prose de Scarron et de Molière aux champs Élysées, « L’on m’a rapporté, dit Scarron, que Boileau avait reçu des coups de bâton pour en avoir trop pincé. — Ce ne sont que des ruades de Pégase », répond philosophiquement Molière.
Après la publication de sa quatrième épître, adressée au roi, le même se fit, avec le comte de Bussy-Rabutin, alors en exil, une affaire qui, d’apparence assez grave d’abord, finit par se calmer, grâce à la pacifique et respectueuse attitude du poëte. Pour mettre nos lecteurs au courant, nous ne pouvons mieux faire que de citer ici une lettre de Bussy au père Rapin :
« Il a passé en ce pays un ami de Despréaux, qui a dit à une personne de qui je l’ai su, que Despréaux avoit appris que je parlois avec mépris de son Épître au Roi sur la campagne de Hollande, et qu’il étoit résolu de s’en venger dans une pièce qu’il faisoit. J’ai de la peine à croire qu’un homme comme lui soit assez fou pour perdre le respect qu’il me doit et pour s’exposer aux suites d’une pareille affaire. Cependant, comme il peut être enflé du succès de ses satires impunies, qu’il pourroit bien ne pas savoir la différence qu’il y a de moi aux gens dont il a parlé, ou croire que mon absence donne lieu de tout entreprendre, j’ai cru qu’il étoit de la prudence d’un homme sage d’essayer à détourner les choses qui lui pourroient donner du chagrin et le porter à des extrémités.
« Je vous avouerai donc, mon révérend père, que vous me ferez plaisir de m’épargner la peine des violences, à quoi pareille insolence me pousseroit infailliblement. J’ai toujours fort estimé l’action de Vardes, qui, sachant qu’un homme comme Despréaux avoit écrit quelque chose contre lui, lui fit couper le nez[15]. Je suis aussi fin que Vardes, et ma disgrâce m’a rendu plus sensible que je ne serois si j’étois à la tête de la cavalerie légère de France. »