Et de mourir le cou cassé.

« Ce qui veut dire, observe, en guise de commentaire, le facétieux et mordant abbé, que, s’ils ne sont assommés sur l’heure, il leur est comme fatal de vivre pauvres et misérables. » Ces belles paroles sont extraites de sa Critique désintéressée, — pas si désintéressée pourtant qu’il lui plaît de le dire.

Vers la même époque, un émule de notre auteur, Dryden, après la publication d’un Essay on Satire, que sa réputation lui fit faussement attribuer, fut roué de coups par les gens de Rochester et de la duchesse de Portsmouth, diffamés dans cet ouvrage. On a prétendu également, mais sans preuves suffisantes, qu’il avait été bâtonné par le duc de Buckingham. Dryden était loin, par malheur, d’avoir une dignité de caractère égale à son talent. Avant lui, l’Arétin s’était chargé aussi de prouver une fois de plus, pour sa part, le danger qu’il y a de toucher à la plume d’Archiloque. Sans parler des cinq coups de poignard que lui donna un de ses concurrents à l’amour d’une cuisinière, outré d’un sonnet malséant, ni du pistolet avec lequel le Tintoret le réduisit au silence, en prenant sa mesure, il fut bâtonné plusieurs fois, entre autres de la part de l’ambassadeur d’Angleterre à Venise, contre qui il avait dirigé une accusation d’improbité.

Molière faillit lui-même fournir un exemple à l’appui des théories de l’abbé Cotin. On lit, dans le troisième volume du Journal de Dangeau, qu’après la première représentation du Misanthrope, tout le monde ayant reconnu M. de Montausier dans le personnage d’Alceste, celui-ci le sut, et, avant d’avoir vu la pièce, s’emporta jusqu’à protester qu’il ferait mourir l’auteur sous le bâton. Mais, lorsqu’il eut assisté en personne à la comédie nouvelle, il se ravisa et courut embrasser celui qu’il voulait d’abord traiter en ennemi mortel.

Montausier ne badinait pas avec les écrivains, et il avait des façons expéditives de les rappeler au sentiment des convenances : c’est encore lui qui eût bien voulu châtier de sa propre main l’auteur de la Lettre du sieur du Rivage, contre la Pucelle de son ami et protégé Chapelain, l’astre de l’hôtel de Rambouillet ; il exprimait ce vœu à La Mesnardière lui-même, qui en était le véritable auteur. Ce ne fut pas non plus de sa faute si l’on ne berna point Linière au bout du Cours, pour ses vers contre la même épopée.

Après la représentation de la Critique de L’École des femmes, le personnage que Molière avait si finement raillé sous les traits du marquis se vengea d’une façon tout à fait caractéristique du temps. L’ayant rencontré dans un appartement, il l’aborda avec une foule de démonstrations amicales, et comme celui-ci s’inclinait pour répondre à ses politesses, il lui saisit la tête et la lui frotta rudement contre ses boutons de métal, en lui répétant : « Tarte à la crème, Molière ! tarte à la crème ! » Le poëte n’échappa à cette étreinte que le visage tout en sang.

Cette Critique tenait fort à cœur aux ennemis de Molière : Visé, dans sa Zélinde, exhortait les turlupins à berner l’audacieux, et il s’étonnait de ne pas trouver quelque grand « assez jaloux de son honneur pour faire repentir Molière de sa témérité. »

C’est que l’auteur de la Critique n’était pas seulement un auteur, c’était de plus un comédien, double raison pour le traiter de la sorte. On sait la leçon que Louis XIV donna un jour à ses courtisans, et dont M. Ingres a fait le sujet de son dernier tableau, destiné au foyer du Théâtre-Français. Ceux-ci en avaient bien besoin ; mais, nonobstant leur profond respect pour les décisions du monarque, il est douteux qu’elle les ait convaincus. Les humiliations que l’on faisait subir aux gens de lettres n’étaient rien auprès de celles qu’on infligeait journellement aux comédiens, placés par l’opinion commune au dernier degré de l’échelle, et, comme l’imprimaient au siècle suivant le chevalier du Coudray et les Mémoires secrets, au-dessous des valets de pied du roi. Une entière déférence non-seulement aux désirs légitimes, mais même aux caprices contradictoires du public ; au premier signe de révolte, des excuses en plein théâtre et les amendes honorables les plus avilissantes : voilà ce qu’on exigeait d’eux à chaque instant. La prison faisait aussitôt justice des moindres peccadilles : jamais laquais payé pour endurer les fantaisies et les rebuffades d’un maître tyrannique ne fut mis à de telles épreuves. Les particuliers, comme Floridor, comme Baron, comme le danseur Pécour, comme Quinault-Dufresne, pouvaient bien, gâtés par les applaudissements et la faveur du parterre, être des modèles de fatuité et d’orgueil : ce n’était là qu’un accident tout à fait individuel, sans conséquence pour le corps auquel ils appartenaient, et qui ne les garantissait pas des plus extrêmes revirements du public. Le parterre ne se gênait nullement pour humilier son favori ; il prenait soin de temps à autre de fouler son idole aux pieds comme pour lui rappeler sa bassesse native. Le vieux Baron fut hué, sans pitié, quand il reparut dans le jeune Rodrigue. Quinault-Dufresne, condamné à faire des excuses au parterre, commença ainsi : « Je n’ai jamais mieux senti la bassesse de mon état qu’aujourd’hui. » Et il avait raison.

On peut donc juger que les corrections positives et manuelles, qui ne manquèrent pas aux auteurs, manquèrent moins encore, s’il est possible, aux comédiens. Le prince d’Harcourt dédaignait de recourir à un autre argument que le bâton contre les acteurs qui voulaient jouer une pièce de Scarron avant celle de son protégé Boisrobert. L’un des plus célèbres histrions de la première moitié du siècle, Bellemore, dit le capitan Matamore, du rôle qu’il jouait d’ordinaire, quitta le théâtre pour avoir reçu un coup de canne de la main du poëte Desmarets, dont il n’osa se venger, parce que celui-ci appartenait au cardinal. Dans les dernières années du même siècle, on fit, sous le nom de l’Amadis gaulé, une comédie sur l’un des acteurs de l’Amadis de Gaule, opéra de Quinault et Lully, qu’un homme de qualité, dont il osait être le rival, avait traité comme Sganarelle traite sa femme dans le Médecin malgré lui[19].

[19] Anecdot. dram., I, 43.