Le comte de Livry ne se gênait pas davantage avec Dancourt, qui réunissait la qualité d’auteur à celle de comédien, et que protégeait spécialement Louis XIV. Devinez comme il s’y prenait pour n’être point éclipsé par lui en société. C’est bien simple : « Je t’avertis, lui disait-il, que si, d’ici à la fin du souper, tu as plus d’esprit que moi, je te donnerai cent coups de bâton. » C’est le journal de Collé qui a fait connaître ces belles paroles à la postérité[20]. Et notez que le comte de Livry était l’amant en titre de madame Dancourt.
[20] Édit. A. Barbier, in-8, t. I, p. 363.
Le même acteur, tout brave qu’il fût de sa personne, eut à souffrir et à dévorer en silence maint affront plus cruel encore. Un jour, entre autres, qu’il jouait lui-même dans son Opéra de village (1691), le marquis de Sablé s’en vint, à peu près ivre, prendre place sur une des banquettes de la scène. Comme il s’asseyait, il entendit chanter :
En parterre il boutra nos blés,
Choux et poireaux seront sablés.
Il crut qu’on l’insultait, et, se levant avec la gravité d’un ivrogne qui veut faire une action d’éclat, il marcha droit à l’auteur et le souffleta en plein théâtre.
Juste retour des choses d’ici-bas ! la même année, Dancourt avait tiré parti, dans une de ses pièces[21], du malheur arrivé récemment au frère cadet de M. Delosme de Monchesnay, un des fournisseurs du Théâtre-Italien. Ce frère, procureur au Parlement, avait été confondu mal à propos avec son aîné, par un brutal personnage qui, croyant avoir à se plaindre des malignes allusions de celui-ci, s’en était vengé sur les épaules de celui-là, tant il est dangereux d’avoir des écrivains satiriques dans sa famille ! Mais hâtons-nous de dire que la réparation de l’outrage fut rigoureusement poursuivie, et que le plaignant obtint satisfaction entière.
[21] La Gazette, sc. 18.
Cette méprise, assez peu plaisante, qui avait fourni une scène de comédie à notre auteur, toujours à la piste des petits scandales du jour, paraît avoir eu alors quelque retentissement, et chacun s’en égaya à l’envi. Gacon, l’auteur méprisable et méprisé du Poëte sans fard, qui attaquait tout le monde, les petits aussi bien que les grands, est revenu plusieurs fois à cet obscur personnage : ici, dans une épigramme, il badine sur les coups de gaule que lui attira sa comédie du Phœnix ; là, dans une satire, il le nomme encore, en se prédisant le même sort à lui-même :
Un soir, comme à Delosme, on viendra sur mon dos