Ce digne cousin de Louis,
La place est encore vacante.
Le comte de Clermont se fâcha et délégua le soin de sa vengeance à un nègre, qui maltraita l’auteur beaucoup plus brutalement encore que ne l’avait fait Montcrif[40]. On a même dit qu’il s’y prit si bien, que Roy en mourut. Si cela est, il faut convenir que celui-ci y a mis le temps, car de la réception du comte à la mort du poëte, il s’écoula dix années.
[40] Palissot, Mém. de littér.
Un des écrivains les plus bâtonnés du dix-huitième siècle, en paroles ou en réalité, ce fut la Harpe, « dont le visage appelle le soufflet », disait-on ; l’Aristarque abhorré, qui, durant le cours entier de sa vie, fut en butte à la haine, au mépris, au persiflage amer de toute la république des lettres. « Il a reçu des croquignoles de tous ceux qui ont voulu lui en donner, lit-on dans les Mémoires secrets, et ne s’est vengé que par sa plume, qui ne l’a pas toujours bien servi. »
Ayant malmené, dans le Mercure (1773), un recueil entrepris par Sauvigny sous le titre de Parnasse des Dames, celui-ci s’en piqua au point de proposer au critique de mettre l’épée à la main. La Harpe s’en défendit en sa qualité de père de famille. Alors la fureur de Sauvigny ne connut plus de bornes ; il prit son adversaire au collet, et se préparait à le jeter à terre, lorsqu’on s’entremit pour les séparer ; mais il ne lâcha prise qu’en le menaçant de lui donner du bâton au premier jour[41].
[41] Mémoir. secr., 27 févr. 1773. C’est toujours à l’édition de Londres, (chez Adamson), que se rapportent les indications données dans nos notes.
En 1777, indigné d’une âpre critique échappée au Quintilien français, à propos de son Malheureux imaginaire, comédie glaciale, qui fut enterrée sous les bâillements unanimes de l’auditoire, Dorat se montra fort peu disposé à l’oubli des injures : « Indépendamment d’une lettre insérée dans les feuilles de l’Année littéraire, où il traite son adversaire de la façon la plus méprisante, il annonce publiquement qu’il se propose de le vexer d’une manière encore plus outrageante, s’il le rencontre : ce qui oblige la Bamboche (c’est une expression de M. Dorat) à se tenir close et couverte, et à ne sortir qu’en voiture. » La lettre dont il est question dans ce passage des Mémoires secrets se terminait à peu près ainsi : « Des personnes vives ne peuvent souffrir une vanité si insultante, sans être tentées d’appliquer une correction à l’auteur. Quand un nain se piète pour se grandir, une chiquenaude vous en débarrasse[42]. »
[42] Correspondance secr., IV, 117.
Plus loin, le recueil de Bachaumont, revenant sur cette affaire, ajoute : « On ne sait si M. de la Harpe a reçu réellement les coups de bâton dont le menaçait depuis longtemps M. Dorat ; si le premier, las de se ruiner en voitures pour se soustraire à la vengeance de son ennemi, lui aura enfin fourni l’occasion qu’il attendait : mais il court là-dessus une pasquinade un peu vive, surtout à l’égard d’un académicien[43]. » Aussi l’Académie s’en émut-elle, et, s’il faut en croire la Correspondance secrète, elle délibéra que la Harpe était tenu à tirer satisfaction de ces outrages, sous peine de se voir rayer du tableau de ses membres.