[43] Mémoires secrets, t. X, p. 31, 111.
Cette guerre donna naissance à beaucoup de facéties. On fit surtout circuler l’annonce suivante, renouvelée d’un calembour du marquis de Bièvre sur Fréron : « Une société d’amateurs, ayant proposé l’année dernière un prix à qui pincerait le mieux de la harpe, a déclaré que ce prix avait été adjugé à M. Dorat : elle se propose de donner l’année prochaine un prix double à celui qui, à la satisfaction du public, aura pu, par le moyen des baguettes, tirer de la harpe des sons plus doux et plus harmonieux[44]. »
[44] Mém. secr., t. X, p. 189.
Deux ans après, nous retrouvons le critique aux prises avec Suard, dans la grande querelle entre les gluckistes et les piccinistes, qui devint, sinon la cause réelle, du moins le prétexte de leurs hostilités. Suard connaissait bien son adversaire, aussi finit-il par le menacer de lui couper les oreilles, et la Harpe, qui tenait à ses oreilles, s’empressa de confesser par son attitude la valeur de ce nouvel argument.
Si encore on s’en était tenu aux épigrammes ! Il s’en fallut de beaucoup, hélas ! et nous aurions fort à faire de nombrer toutes les corrections fraternelles qu’il reçut. Citons-en deux seulement, parmi les principales :
« L’un de ceux qu’il a le plus malmenés, lit-on dans la Correspondance secrète[45], l’a rencontré ces jours derniers dans une maison. L’académicien ne le connaissait pas : il s’est avisé de répandre tous les flots de sa bile noire sur le drame et sur l’auteur (le drame était le Bureau d’esprit, et l’auteur le chevalier Rutlidge). Celui-ci, fatigué de garder l’incognito, a appliqué à l’homme de lettres ce qu’on appelle en latin alapa. Le petit bébé a trouvé l’apostrophe un peu vive, et a demandé qui lui faisait cette injure. L’autre a répondu : « Mon petit monsieur, c’est un dépôt que je confie à votre joue, pour le faire passer à tous les impudents tels que vous. »
[45] T. III, p. 53, 17 déc. 1776.
Mais un des plus terribles ennemis auquel il eut jamais affaire, ce fut Blin de Sainmore, dont il avait attaqué la tragédie d’Orphanis avec l’aigreur qui lui était habituelle, toutes les fois qu’il ne parlait pas de ses propres ouvrages. La réplique ne se fit pas attendre : Blin rencontra (1773) l’Aristarque, qui, frisé, pimpant, couvert de parfums, paré comme une châsse, se rendait à un dîner dans quelqu’un de ces bureaux d’esprit où il brillait par son babil et ses alexandrins. Sans respect pour cette toilette éblouissante, il lui courut sus, lui administra un coup de poing, finit par le jeter tout de son long dans le ruisseau, et ne se serait peut-être point arrêté là, si le critique aux pieds légers, comme on le surnomma en cette conjoncture, n’eût pris aussitôt la fuite.
C’était là une réplique de crocheteur : on semblait s’être donné le mot pour n’en jamais accorder d’autre à la Harpe. Une plume de hêtre, disait une épigramme d’une violence incroyable, qui circulait en mai 1777, voilà tout ce qu’il fallait pour le réduire au silence. « Vous remarquerez sûrement, ajoute à ce propos la Correspondance secrète[46], le ton avec lequel on parle à ce fameux critique. L’un lui promet des chiquenaudes ; l’autre lui reproche d’avoir eu des soufflets ; celui-ci fait courir une quittance de coups de bâton signée de lui, et enfin celui-là propose de le transporter, comme partisan de l’antiquité, au milieu de la bataille de Cannes. On ne peut s’empêcher de convenir qu’il faut qu’un homme soit bien généralement méprisé pour qu’on puisse impunément se permettre avec lui de pareilles plaisanteries. »
[46] Id., t. III, p. 346.