Je ne sais quelles étaient ces personnes qui s’offensèrent des propos de Laus de Boissy, mais je gagerais que c’étaient des femmes, et qu’on ne le châtia que pour avoir par trop dépassé la limite honnête de la galanterie, péché mignon de tous les étourneaux du dix-huitième siècle. Plus d’un auteur râpé dut payer alors ses bonnes fortunes sur son dos et ses épaules, comme cet amant clandestin de mademoiselle Allard la danseuse, — peut-être un poëte, lui aussi, — que l’amant en titre de la dame, monseigneur le duc de Mazarin, fit bâtonner de si belle façon, en attendant qu’il eût lui-même la tête cassée par un rival ; ou comme M. de la Popelinière, dont la renommée de financier a effacé celle d’auteur, et qui, dit-on, fut traité de la même sorte, et pour la même cause, par le prince de Carignan[69].
[69] Gazette noire, p. 159.
En 1783, il se passa une scène étrange au théâtre d’Orléans. Au milieu d’une représentation, plusieurs jeunes gens s’élancent du parterre sur la scène, s’emparent des actrices et leur donnent le fouet, sous prétexte qu’ils étaient mécontents de leur jeu, mais peut-être pour d’autres raisons plus intimes qu’il ne nous appartient pas d’approfondir[70]. Comment eût-on respecté les actrices quand elles se respectaient si peu elles-mêmes ? Quelque temps auparavant, on avait vu mademoiselle Allard donner, en plein théâtre, des coups de pied à mademoiselle Peslin, qui répondait sans façon par un coup de poing[71]. Tel était l’atticisme de ces dames.
[70] Mémoir. secr., t. XXII, p. 375.
[71] Morande, Philosop. cyniq., p. 20.
A la suite d’un concert où il avait déployé tous les charmes de sa magnifique voix, Caffarielli fut régalé à Rome, dans l’antichambre du cardinal Albani, de coups de nerfs de bœuf, par les estafiers de l’Éminence, en retour du sans-façon dédaigneux avec lequel il avait fait attendre les plus illustres personnages de la ville éternelle. Et l’assemblée du salon applaudissait à ses cris aigus, comme elle venait d’applaudir à son grand air, en répétant : « Bravo, Caffarielli ! Bravo, Caffarielli ! »
Combien d’autres bâtonnés nous aurions à citer encore, si l’on avait eu le temps de noter au passage toutes les aventures du même genre dont furent victimes les bohèmes de la littérature d’alors, pauvres diables d’auteurs affamés et cyniques, insectes et vermisseaux des sous-sols de la poésie, populace grouillante et fourmillante de la plume, piliers du Caveau[72], de Procope, de Gradot, de la veuve Laurent, de la Régence, de tous les cafés et tripots littéraires, où ils s’attablaient pour cabaler, discuter, lire ou entendre des vers, siffler ou applaudir, en attendant que le chevalier de la Morlière vînt les enrégimenter contre la pièce nouvelle de la Comédie-Française, ou qu’un exempt les conduisît au Fort-l’Évêque ! Combien de bâtonnés aussi, comme leur patron fameux, parmi ces Arétins de mièvre encolure, ces enfants perdus de la calomnie par la presse, ces pères nourriciers de l’ignoble chantage, ces loups-cerviers du pamphlet, vivant d’une plume empoisonnée qui faisait mourir leurs victimes, — les Chevrier, les Morande, les Drigaud, les Dulaurens, les Groubentall, et tant d’autres éhontés coquins, dont le Neveu de Rameau reste le prototype[73], — parfaitement résignés à un soufflet, voire à un coup de pied, et s’en frottant les mains, pourvu que la chose leur fût payée en beaux écus comptants !
[72] On peut voir une scène de coups de canne qui eut lieu au Caveau entre le maître de l’établissement, Dubuisson, et M. de Brignoles, dans la Corresp. secr., XIV, 232 ; 10 avril 1783.
[73] « J’étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l’impertinent, l’ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. Il n’y avait pas une de ces épithètes qui ne me valût un sourire, une caresse, un petit coup sur l’épaule, un soufflet, un coup de pied, à table un bon morceau qu’on me jetait sur mon assiette. » (Diderot, le Neveu de Rameau.)
Honnête journaliste,