Le duc de Guise ne se montra pas si indulgent que La Vrillière pour un médecin dont la muse badine avait chansonné ses amours avec mademoiselle de Pons : « Il fit monter ses gens chez cet homme[12], et il demeura à la porte tandis qu’on le bâtonnait », nous dit le narrateur ordinaire de ces histoires scandaleuses. Cela ne sent-il point de dix lieues son duc et pair ?

[12] Il était rare que les grands seigneurs se commissent eux-mêmes dans ces exécutions, dont ils confiaient le soin à leurs laquais ou à leur capitaine des gardes. Plusieurs même, comme le duc d’Épernon, le plus grand batteur du royaume, avaient leurs donneurs d’étrivières gagés, spécialement consacrés à cet emploi, qui n’était pas une sinécure.

C’est bien fait : puisque ce médecin se mêlait de trancher du poëte, il était juste qu’il fût traité en poëte.

Mais voici bien pis encore : MM. de Boissat et de Bautru avaient été battus par des gentilshommes ; Desbarreaux, lui, fut battu par un simple valet, lequel n’agissait point en vertu de la procuration de son maître, mais bien en son propre nom. Ce Desbarreaux, esprit fort et libertin, que tous les écoliers connaissent par un sonnet dévot, était un étourdi qui s’amusait parfois à des enfantillages. Il s’avisa, dans un bal, d’enlever la perruque d’un domestique qui servait de la limonade, croyant faire une excellente farce ; mais ce valet vindicatif fut tellement irrité de cette humiliation, qu’il alla l’attendre derrière une porte, où il se vengea d’importance, en homme sans éducation qui a un outrage sur le cœur. Desbarreaux pensa en être trépané. Tallemant des Réaux raconte la chose dans ses historiettes : c’est une méchante langue sans doute que ce Tallemant, et il ne faudrait pas toujours ajouter une foi aveugle à ses commérages ; mais il est à remarquer pourtant que, presque chaque fois qu’on a pu les vérifier, ils se sont trouvés d’accord avec l’histoire. Pour ce fait en particulier, rien n’est moins invraisemblable. Nous savons, d’autre part, que Desbarreaux était habitué à de pareils traitements. Battu à Venise, pour avoir levé la couverture d’une gondole ; battu par Villequier, qui, dans une débauche, lui rompit une bouteille sur la tête et lui donna mille coups de pied dans les reins ; battu par des paysans de Touraine, qui attribuaient la gelée de leurs vignes à ses propos impies, il devait être blasé là-dessus !

Un jour, raconte Joly, dans son Supplément au dictionnaire de Bayle, Desbarreaux fut fort maltraité dans une rue de Paris. Un grand seigneur, qui le connaissait, le voyant en mauvais état, le fit entrer dans son carrosse, en lui demandant ce que c’était : « Moins que rien, dit-il ; c’est un coquin à qui j’avais fait donner des coups de bâton et qui vient de me les rendre. » M. Aubry et Desbarreaux, continue Joly, se donnaient tour à tour des coups de bâton, et ce beau jeu dura quelque temps. C’était sans doute pour s’exercer à battre ou à être battu avec grâce : Desbarreaux apprenait cela comme on apprend aujourd’hui l’escrime. Il eut à se louer, en maintes occasions, de sa prévoyance, notamment ce jour où, se rendant à la foire du Landit, avec Théophile (juin 1625), il se fit rouer de coups, sur le grand chemin de Saint-Denis, par la compagnie d’un procureur au Châtelet, dont il avait apostrophé peu délicatement la partie féminine, et se vengea sur la personne des sergents qui venaient pour l’arrêter, à la réquisition du procureur[13].

[13] Procès de Théophile, passage inédit, communiqué par M. Alleaume.

Comment s’étonner qu’un laquais ait eu l’audace de bâtonner Desbarreaux, quand madame Marie elle-même, la servante du poëte Gombauld, menaçait le silencieux Conrart de le faire fouetter par les rues de Paris, pour quelques propos hasardés sur son compte ?

Voiture était fier et vaillant. Il se battit quatre fois en duel, comme un vrai spadassin : ce n’était donc pas un homme à s’effrayer d’une menace. Un jour, cependant, un gentilhomme lève sa canne sur lui : s’il eût levé l’épée, peut-être l’épistolier eût-il répondu en tirant la sienne ; mais, devant le bâton, il reconnut l’arme habituellement employée contre les gens de lettres, et rappelé, par cet avis expressif, aux sentiments essentiels de sa profession, il répondit en courbant la tête, comme eût pu faire Montmaur ou Rangouze : « Monseigneur, la partie n’est pas égale : vous êtes grand, et je suis petit, vous êtes brave, et je suis poltron ; vous voulez me tuer, eh bien, je me tiens pour mort. » Cette pantalonnade le sauva du péril.

Balzac, lui aussi, malgré le respect universel dont il était entouré, faillit être bâtonné par des Anglais, pour avoir mal parlé d’Élisabeth dans son livre du Prince. Ce ne fut point le seul risque de ce genre qu’il courut : « Je ne me repens pas, lui dit Théophile dans sa lettre apologétique, d’avoir pris autrefois l’épée pour vous sauver du bâton. » Ce Théophile, si vaillant à sauver les autres, avait bien besoin de se sauver lui-même, mais je doute fort qu’il se soit hasardé à mettre flamberge au vent pour intimider le duc de Luynes, qui le menaçait d’un traitement semblable, le soupçonnant d’être l’auteur de certains pasquins dirigés contre lui.

Ce fut surtout pour leurs prétentions aux bonnes fortunes que les poëtes se firent souvent bâtonner par les gentilshommes : c’était la manière reçue, la plus sûre et la plus facile, de leur faire payer une préférence qu’ils conquéraient parfois à force de belles manières et de beau langage. Vauquelin des Yveteaux, cet original qui se rendit si célèbre au dix-septième siècle par sa vie d’épicurien, et qui gardait les moutons dans son jardin, en compagnie de sa pastourelle, avec une houlette enguirlandée de roses et de lacs d’amour, fut cruellement bâtonné par M. de Saint-Germain, qui l’avait surpris en conversation trop intime avec sa femme. Cet accident se trouve naturellement relaté dans les Bastons rompus sur le vieil de la Montagne, satire contemporaine aussi grossière que violente, dirigée contre ce Céladon de la rue des Marais.