Le connetable de Saint-Clement fit ensuite la meme communication dans les memes termes a MM. Charles Hugo et Francois-Victor Hugo, qui lui firent la meme reponse.
M. Victor Hugo demanda au connetable s'il pouvait lui laisser copie de l'ordre du gouvernement anglais. Sur la reponse negative de M. Lenepveu qui declara que ce n'etait pas l'usage, Victor Hugo lui dit:
"Je constate que, nous autres proscrits, nous signons et publions ce que nous ecrivons et que le gouvernement anglais cache ce qu'il ecrit."
Apres avoir rempli leur mandat, le connetable et ses deux officiers s'etaient assis.
"Il est necessaire, reprit alors Victor Hugo, que vous sachiez, messieurs, toute la portee de l'acte que vous venez d'accomplir, avec beaucoup de convenance d'ailleurs et dans des formes dont je me plais a reconnaitre la parfaite mesure. Ce n'est pas vous que je fais responsables de cet acte; je ne veux pas vous demander votre avis; je suis sur que dans votre conscience vous etes indignes et navres de ce que l'autorite militaire vous fait faire aujourd'hui."
Les trois magistrats garderent le silence et baisserent la tete.
Victor Hugo continua.
"Je ne veux pas savoir votre sentiment. Votre silence m'en dit assez. Il y a entre les consciences des honnetes gens un pont par lequel les pensees communiquent, sans avoir besoin de sortir de la bouche. Il est necessaire neanmoins, je vous le repete, que vous vous rendiez bien compte de l'acte auquel vous vous croyez forces de preter votre assistance. Monsieur le connetable de Saint-Clement, vous etes membre des etats de cette ile. Vous avez ete elu par le libre suffrage de vos concitoyens. Vous etes representant du peuple de Jersey. Que diriez-vous si le gouverneur militaire envoyait une nuit ses soldats vous arreter dans votre lit, s'il vous faisait jeter en prison, s'il brisait en vos mains le mandat dont vous etes investi, et si vous, representant du peuple, il vous traitait comme le dernier des malfaiteurs? Que diriez-vous s'il en faisait autant a chacun de vos collegues? Ce n'est pas tout. Je suppose que, devant cette violation du droit, les juges de votre cour royale se rassemblassent et rendissent un arret qui declarerait le gouverneur prevenu de crime de haute trahison, et qu'alors le gouverneur envoyat une escouade de soldats qui chassat les juges de leur siege, au milieu de leur deliberation solennelle. Je suppose encore qu'en presence de ces attentats, les honnetes citoyens de votre ile se reunissent dans les rues, prissent les armes, fissent des barricades et se missent en mesure de resister a la force au nom du droit, et qu'alors le gouverneur les fit mitrailler par la garnison du fort; je dis plus, je suppose qu'il fit massacrer les femmes, les enfants, les vieillards, les passants inoffensifs et desarmes pendant toute une journee, qu'il brisat les portes des maisons a coups de canon, qu'il eventrat les magasins a coups de mitraille, et qu'il fit tuer les habitants sous leurs lits a coups de bayonnette. Si le gouverneur de Jersey faisait cela, que diriez-vous?"
Le connetable de Saint-Clement avait ecoute dans le plus profond silence et avec un embarras visible ces paroles. A l'interpellation qui lui etait adressee, il continua de rester muet. Victor Hugo repeta sa question: "Que diriez-vous, monsieur? repondez.
—Je dirais, repondit M. Lenepveu, que le gouverneur aurait tort.