—Pardon, monsieur, entendons-nous sur les mots. Vous me rencontrez dans la rue, vous me saluez et je ne vous salue pas. Vous rentrez chez vous et vous dites: "M. Victor Hugo ne m'a pas rendu mon salut. Il a eu tort." C'est bien.—Un enfant etrangle sa mere. Vous bornerez-vous a dire: il a eu tort? Non, vous direz: c'est un criminel. Eh bien, je vous le demande, l'homme qui tue la liberte, l'homme qui egorge un peuple, n'est-il pas un parricide? Ne commet-il pas un crime? repondez.

—Oui, monsieur. Il commet un crime, dit le connetable.

—Je prends acte de votre reponse, monsieur le connetable, et je poursuis. Viole dans l'exercice de votre mandat de representant du peuple, chasse de votre siege, emprisonne, puis exile, vous vous retirez dans un pays qui se croit libre et qui s'en vante. La, votre premier acte est de publier le crime et d'afficher sur les murs l'arret de votre cour de justice qui declare le gouverneur prevenu de haute trahison. Votre premier acte est de faire connaitre a tous ceux qui vous entourent et, si vous le pouvez, au monde entier, le forfait monstrueux dont votre personne, votre famille, votre liberte, votre droit, votre patrie viennent d'etre victimes. En faisant cela, monsieur le connetable, n'usez-vous pas de votre droit? je vais plus loin, ne remplissez-vous pas votre devoir?"

Le connetable essaya d'eviter de repondre a cette nouvelle question en murmurant qu'il n'etait pas venu pour discuter la decision de l'autorite superieure, mais seulement pour la signifier.

Victor Hugo insista:

"Nous faisons en ce moment une page d'histoire, monsieur. Nous sommes ici trois historiens, mes deux fils et moi, et un jour, cette conversation sera racontee. Repondez donc; en protestant contre le crime, n'useriez-vous pas de votre droit, n'accompliriez-vous pas votre devoir?

—Oui, monsieur.

—Et que penseriez-vous alors du gouvernement qui, pour avoir accompli ce devoir sacre, vous enverrait l'ordre de quitter le pays par un magistrat qui ferait vis-a-vis de vous ce que vous faites aujourd'hui vis-a-vis de moi? Que penseriez-vous du gouvernement qui vous chasserait, vous proscrit, qui vous expulserait, vous representant du peuple, dans l'exercice meme de votre devoir? Ne penseriez-vous pas que ce gouvernement est tombe au dernier degre de la honte? Mais sur ce point, monsieur, je me contente de votre silence. Vous etes ici trois honnetes gens et je sais, sans que vous me le disiez, ce que me repond maintenant votre conscience."

Un des officiers du connetable hasarda une observation timide:

"Monsieur Victor Hugo, il y a autre chose dans votre Declaration que les crimes de l'empereur.