Ce qu'il y a de plus amusant dans cette histoire, c'est que, le 4 septembre 1828, Bowring écrivait à Čelakovsky pour tourner en dérision Gerhard qui avait traduit la Guzla en allemand: «Vous savez peut-être qu'une collection apocryphe a été publiée à Paris, sous le nom de la Gusla (sic); M. Gerhard en a publié à Leipzig une traduction complète comme si elle était authentique[881].»

Sans doute, Bowring était un honnête homme, mais il s'exagérait son importance et ne se rendait pas assez compte combien toutes ces petites manœuvres étaient ridicules. Son biographe nous assure gravement que sir John préparait une œuvre monumentale qui devait être publiée sous sa direction, une Histoire universelle de la poésie populaire (sic); il devait avoir pour COLLABORATEURS: Mlle von Jakob, Fauriel, Mickiewicz, etc.[882] Or, Mlle von Jakob se moquait de lui, l'appelait «dandy qui voulait être universel» et jugeait sévèrement son ignorance[883]. Nous ne savons ce que Fauriel pensait de lui, mais il est très douteux qu'il ait consenti à collaborer à cette vague entreprise. Au demeurant, c'était un excellent homme que sir John; et n'est-ce pas déjà beaucoup, pour un homme aussi affairé qu'il l'était, d'avoir su goûter comme il l'a fait, la poésie populaire[884]?

§ 2

LA CRITIQUE DE LA «MONTHLY REVIEW»

C'est sans doute sur le conseil de son ami Stendhal, collaborateur de plusieurs revues anglaises, que Mérimée adressa un certain nombre d'exemplaires de la Guzla aux bureaux de rédaction londoniens. Il ne fut pas déçu dans son espoir: trois mois après l'apparition de son ouvrage, un des périodiques britanniques les plus en renom, la Revue du Mois, lui consacra une critique de douze pages. Cet article, resté, comme tant d'autres, absolument inconnu des bibliographes de Mérimée, contient plus d'un passage intéressant et qui, même, ont un certain piquant; il prouve combien Mérimée a su exploiter la curiosité qu'on manifestait à l'étranger pour la poésie populaire[885].

«Sous le titre de la Guzla, y disait-on, un charmant petit livre vient de faire son apparition à Paris. Il a la prétention de nous donner la traduction littérale française de quelques ballades populaires illyriennes telles que, par les montagnes au Sud du Danube, au son de la guzla, les chantent, aujourd'hui encore, d'errants ménétriers.

«Cet instrument est celui dont fait mention M. Bowring dans son introduction à ses intéressants spécimens de la poésie populaire serbe, comme étant employé par les bardes de Serbie pour accompagner leurs chants.»

«Les Provinces d'Illyrie sont, en fait, comprises sous le nom de Serbie, et leurs habitants, pour diverses raisons, en sont généralement si semblables de mœurs, de coutumes, de langage, que nous nous attendions à plus d'homogénéité qu'il n'en semble exister entre les poésies populaires recueillies dans cet ouvrage et celles publiées par M. Bowring. Nous n'hésitons pas à donner notre préférence au volume que nous avons actuellement devant nous, quoique, à vrai dire, il présente à la comparaison certains désavantages. Cependant, il ne faut pas oublier que M. Bowring doit entièrement ses spécimens à un célèbre Serbe, Vouk, qui publia ses volumes dans une contrée où l'on doit tenir compte de la jalousie, et souvent aussi du caprice, enfin des craintes absurdes: une simple ballade, aussi insignifiante soit-elle, peut provoquer la colère des autorités politiques. On pourrait également faire ressortir qu'un Serbe ne saurait être le meilleur juge de celles de ces manifestations poétiques de son pays qui doivent s'imposer à l'admiration des étrangers. Mais enfin, le petit volume que nous venons de signaler est l'ouvrage d'un étranger perspicace et persévérant qui vit le ménétrier lui-même, étudia les caractères de son œuvre; il fut guidé dans le choix qu'il fit des chants traditionnels de l'Illyrie par l'impression qu'ils firent sur son propre cœur et son imagination.»

«On appréciera comme nous la compétence du traducteur (dont nous ignorons le nom) lorsque nous aurons dit que, Italien de naissance, il avait pour mère une Morlaque de Spalato dont la langue lui était familière à l'égal de la sienne.»

Après quoi, le critique cita abondamment la préface de la Guzla et la Notice sur Hyacinthe Maglanovich; il remarque toutefois que Mérimée donne de l'instrument serbe une autre description que M. Bowring. Il s'agissait de savoir si la guzla n'avait qu'une seule corde, comme le disait la traduction française, ou trois, comme le prétendait l'Anglais. Grâce à Fortis, la traduction française eut raison.