FORTIS: MÉRIMÉE:
… Par ces badinages commencent à Avant de se marier, les femmes l'ordinaire leurs amours, qui, quand reçoivent des cadeaux de toutes les amants sont d'accord, finissent mains sans que cela tire à souvent par des enlèvements. Il arrive conséquence. Souvent une fille a rarement qu'un Morlaque déshonore une cinq ou six adorateurs, de qui fille ou l'enlève contre sa volonté… elle tire chaque jour quelque Presque toujours une fille fixe présent, sans être obligée de elle-même l'heure et le lieu de son leur donner rien autre que des enlèvement. Elle le fait pour se espérances. Quand ce manège a délivrer d'une foule d'amants auxquels duré ainsi quelque temps, elle a donné peut-être des promesses ou l'amant préféré demande à sa desquels elle a reçu quelques présents belle la permission de galants, comme une bague de laiton, un l'enlever, et elle indique petit couteau ou telle autre bagatelle. toujours l'heure et le lieu de (Voyage en Dalmatie, t. I, pp. l'enlèvement. Au reste, la 100-101.) réputation d'une fille n'en souffre pas du tout, et c'est de Une fille qui donne atteinte à sa cette manière que se font la réputation risque de se voir arracher moitié des mariages morlaques. son bonnet rouge par le curé, en public dans l'église, et d'avoir les cheveux Une toque rouge est pour les coupés par quelque parent, en signe femmes un insigne de virginité. d'infamie. Par cette raison, s'il Une fille qui aurait fait un arrive qu'une fille manque à son faux pas, et qui oserait honneur, elle dépose volontairement les paraître en public avec sa toque marques de sa virginité et quitte son rouge, risquerait de se la voir pays natal. (Page 105.) arracher par un prêtre, et d'avoir ensuite les cheveux Une belle fille morlaque rencontre en coupés par un de ses parents en chemin un compatriote et l'embrasse signe d'infamie. affectueusement sans penser à mal. J'ai vu les femmes, les filles, les jeunes Quand une jeune fille rencontre gens et les vieillards se baiser tous un homme qu'elle a vu une fois, entre eux, à mesure qu'ils elle l'embrasse en l'abordant. s'assemblaient sur la place de l'église; en sorte que toute une ville Si vous demandez l'hospitalité à paraissait composée d'une seule la porte d'une maison, la femme famille. Cent fois j'ai observé la même ou la fille aînée du chose au marché des villes où les propriétaire vient tenir la Morlaques viennent vendre leurs bride de votre cheval et vous denrées. (Page 100.) embrasse aussitôt que vous avez mis pied à terre. Quand un Morlaque voyageur va loger chez un ami ou chez un parent, la fille [En 1817, je passai deux jours aînée de la famille, ou la nouvelle dans sa maison, où il me reçut épouse s'il y en a une dans la maison, avec toutes les marques de la le reçoit en l'embrassant. (Page 84.) joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et petits-enfants me sautèrent au cou[552]…]
Les femmes morlaques prennent quelque Cette réception est très soin de leurs personnes pendant agréable de la part d'une jeune qu'elles sont libres: mais, après le fille, mais d'une femme mariée mariage, elles s'abandonnent tout de elle a ses désagréments. Il faut suite à la plus grande malpropreté; savoir que, sans doute par excès comme si elles voulaient justifier le de modestie et par mépris pour mépris avec lequel leurs maris les le monde, une femme mariée ne se traitent. (Page 101.) lave presque jamais la figure: aussi toutes sont-elles d'une malpropreté hideuse. (La Guzla, pp. 75-76.)
La plupart des détails relatés par Fortis sont exacts,—excepté toutefois l'histoire de cette toque rouge que les prêtres arrachent aux jeune filles indignes de la porter. Et pourtant, malgré cela, l'Amante de Dannisich ne s'harmonise pas avec le ton de la véritable poésie serbe. Il est évident que, lisant le Voyage, Mérimée ne se rend pas suffisamment compte du caractère moral, des coutumes nationales dont il y est parlé. De là chez la jeune fille morlaque cette habileté montmartroise à tirer chaque jour quelque présent de se adorateurs, de là ce beau cynisme naïf avec lequel elle s'en vante; de là, enfin, cette note de sensualité tout à fait étrangère à la poésie populaire serbe[553] et qui a choqué tous les lecteurs slaves de la Guzla[554].
Le fait est que la jeune fille serbe, comme, du reste, la jeune fille orientale, se distingue par une modestie qui va souvent jusqu'à la vraie sauvagerie: Fortis lui-même avait noté que «à l'arrivée d'un étranger, les jeunes filles se cachent ou se tiennent dans l'éloignement». Voici un exemple caractéristique qui peut donner une idée de la différence qui sépare le poème de Mérimée de la véritable poésie serbe: la Modeste Militza, poème dont nous empruntons la traduction à M. Achille Millien—on sait que le poète de la Moisson est un folkloriste distingué;—si la forme n'est pas respectée, le fond est reproduit avec un rare bonheur et l'impression que nous donne la traduction est à peu près la même que celle que donnerait l'original:
Les longs cils, Militza, dont s'ombrage ta joue,
Recouvrent tes beaux yeux. En vain j'ai regardé:
Depuis plus de trois ans, je n'ai pu, je l'avoue,
Voir à mon gré ces yeux qui m'ont affriandé.
Pour les voir, j'assemblai la ronde du village;
Elle en était aussi, la blonde Militza.
Les filles dansaient donc en rond sous le feuillage,
Un nuage soudain sur nos fronts s'embrasa.
Dans le ciel un éclair, puis un autre, étincelle;
Toutes lèvent alors les yeux au firmament;
Mais seule, Militza regarde devant elle
Et tient ses beaux yeux noirs voilés modestement.
Elle tient ses beaux yeux inclinés, et chacune
Des fillettes demande alors avec douceur:
«Es-tu folle, ou plutôt, sage comme pas une,
Sage par-dessus tout, Militza, notre sœur?
«Tu restes là, les yeux fixés sur l'herbe verte,
Au lieu de les lever comme nous vers les cieux,
Où la sombre nue est incessamment ouverte,
Par l'éclair qui la fend en sillons radieux!»