—«Folle, je ne le suis, ni sage entre les sages,
Dit-elle, et je ne suis la Vila dont la loi
Régit, grossit, assemble et pousse les nuages:
Je suis fille et je vais regardant devant moi.»
Il y a un abîme entre cette belle fille aux yeux noirs obstinément baissés et l'Illyrienne un peu effrontée de Mérimée. Militza est un modèle de pudeur virginale, l'amante de Dannisich nous paraît déjà quelque peu sœur de Carmen et bien plus Espagnole qu'elle n'est Serbe.
§ 4
LA VIE DOMESTIQUE DANS «LA GUZLA» (suite)
Si les Illyriennes de Mérimée ne le sont que de nom, ses Illyriens sont plus vrais. Sans doute, les traits qui les distinguent sont parfois grossièrement accusés, ils ne manquent pas toutefois d'une certaine «couleur», ou du moins, on démêle dans les portraits que Mérimée en a laissés l'intention d'y mettre de la «couleur». Initié par le Voyage en Dalmatie, l'auteur de la Guzla réussit quelquefois à trouver des sujets et des motifs que l'on rencontre fréquemment dans la véritable poésie serbe. C'est le cas des ballades qu'il a brodées sur le chapitre que consacre Fortis aux Amitiés morlaques.
Mais pour être moins loin de la vérité, ces ballades n'en sont pas beaucoup meilleures; le choix du sujet est plus heureux, mais la manière de le traiter bien défectueuse encore.
L'amitié joue, en effet, un rôle important dans les piesmas. Nombreuses sont les histoires serbes qui nous racontent les glorieux exploits et les sublimes sacrifices d'un ami qui veut délivrer de la prison turque ou vénitienne celui avec lequel il s'est lié d'amitié. On risque sa vie en attaquant l'ennemi, ou bien on paie une rançon exorbitante («trois charges d'or»). Le dévouement conduit à la mort ou à la misère, mais toujours à la gloire. Dans une des plus jolies ballades qui se rattachent au cycle de Marko Kraliévitch, ce héros légendaire chevauche avec son pobratime Miloch, à travers une forêt et le prie de lui chanter quelque chanson; il s’endort et la blanche Vila de la montagne, jalouse de la voix superbe du beau Miloch, perce avec une flèche la gorge du chanteur. Il faut voir alors la grande colère de Marko et l’ardeur avec laquelle il poursuit la Vila pour la forcer de guérir son pobratime!
Sur l’amitié, Mérimée a trouvé chez Fortis les renseignements suivants qu’il a reproduits dans une des notes qui accompagnent la Flamme de Perrussich:
FORTIS: MÉRIMÉE:
L’amitié, si sujette parmi nous au L'amitié est en grand honneur changement pour les causes les plus parmi les Morlaques, et il est légères, est très durable chez les encore assez commun que deux Morlaques. Ils en font presqu’un hommes s’engagent l'un à l'autre article de foi, et c’est au pied des par une espèce de fraternité autels qu’ils en serrent les nœuds nouvelle. Il y a dans les sacrés. Dans le rituel esclavon il se rituels illyriques des prières trouve une formule pour bénir destinées à bénir cette union de solennellement, devant le peuple deux amis qui jurent de s’aider assemblé, l’union de deux amis, ou de et de se défendre l’un l’autre deux amies. J’ai assisté à une toute leur vie. Deux hommes unis cérémonie de cette espèce dans l’église par cette cérémonie religieuse de Perrussich où deux jeunes filles s’appellent en illyrique se firent posestré. Le contentement pobratimi, et les femmes qui brillait dans leurs yeux, après la posestrime, c’est-à-dire formation de ce lien respectable, demi-frères, demi-sœurs. Souvent montrait aux spectateurs de quelle on voit les pobratimi sacrifier délicatesse de sentiment sont leur vie l’un pour l’autre, et susceptibles ces âmes simples, non si quelque querelle survenait corrompues par les sociétés que nous entre eux, ce serait un scandale appelons cultivées. Les amis unis d’une aussi grand que si, chez nous, manière si solennelle prennent le nom un fils maltraitait son père. des pobratimi et les amies celui des Cependant, comme les Morlaques posestrimé, qui signifient aiment beaucoup les liqueurs demi-frères et demi-sœurs[555]. fortes, et qu’ils oublient quelquefois dans l’ivresse leurs Dans ces amitiés, les Morlaques se font serments d’amitié, les un devoir de s’assister réciproquement assistants ont grand soin de dans tous les besoins, dans tous les s’entremettre entre les dangers, et de venger les injustices pobratimi, afin d’empêcher les que l'ami a essuyées. Ils poussent querelles, toujours funestes l’enthousiasme jusqu’à hasarder et dans un pays où tous les hommes donner la vie pour le pobratime. Ces sont armés[557]. sacrifices mêmes ne sont pas rares, quoiqu’on parle moins de ces amis sauvages que des Pylades des anciens. Si la désunion se met entre deux pobratimi, tout le voisinage regarde un tel événement comme une chose scandaleuse. Ce cas arrive cependant quelquefois de nos jours, à la grande affliction des vieillards morlaques, qui attribuent la dépravation de leurs compatriotes à leur commerce trop fréquent avec les Italiens. Mais, le vin et les liqueurs fortes, dont cette nation commence à faire un abus continuel, produisent chez elle, comme partout ailleurs, des querelles et des événements tragiques[556].