Comme il le fait volontiers, Mérimée rapporte ensuite un fait auquel il aurait, dit-il, assisté et qui traduit d’une manière sensible les effets de l’amitié chez les peuples de ces pays: «J’ai vu à Knin, rapporte-t-il, une jeune fille morlaque mourir de douleur d’avoir perdu son amie, qui avait péri malheureusement en tombant d’une fenêtre.» Parisien qu’il était, il ne savait pas que les maisons de Knin n’ont qu’un étage!
Il consacre trois ballades aux pobratimi: la Flamme de Perrussich, les
Pobratimi et la Querelle de Lepa et de Tchernyegor.
Dans la première, il nous paraît avoir adopté un ton assez naturel et qui, dans une certaine mesure, se rapproche du ton de la vraie poésie populaire[558]. Il mêle adroitement,—trop adroitement même,—quelques croyances superstitieuses aux renseignements que lui donne Fortis. On croit ordinairement, dans les masses profondes du peuple de certains pays, qu’une flamme bleuâtre voltige autour des tombeaux pour annoncer la présence de l’âme d’un mort. «Cette idée, dit-il, est commune à plusieurs peuples, et est généralement reçue en Illyrie.» C'est là une remarque qui ne manque pas de vérité, comme le fait justement observer M. Matić; mais, il convient d’ajouter que ce merveilleux par trop grossier n’a jamais inspiré aucune piesma; ce sont là contes de grand’mères, pour effrayer les petits enfants. Un joueur de guzla se croirait déshonoré s’il traitait un sujet que les vieilles femmes racontent dans les villages.
Ainsi jamais aucun guzlar ne se serait laissé séduire à l'histoire du bey Janco Marnavich telle que Mérimée l'a imaginée. Mais la douleur du bey «qui cherche les lieux déserts et se plaît dans les cavernes des heyduques», cette douleur inconsolable; ce morne désespoir; sa mort enfin causée par le remords d’avoir lui-même tué son fidèle ami: tout cela constitue un thème bien digne de la poésie populaire; disons toutefois que si ce merveilleux d’un genre inférieur n’est pas conforme au véritable esprit de là poésie populaire serbo-croate, le poème de Mérimée présente bien des analogies avec certaines légendes des bords du Rhin.
La seconde ballade dans laquelle Mérimée parle de l'amitié qui unit les Illyriens, les Pobratimi[559], est conçue à la façon d'un scénario dramatique. Il n'y a rien là de véritablement lyrique et populaire, rien qui nous fasse songer à un pays plutôt qu'à un autre; deux hommes aiment une même femme, mais ils sont liés d'étroite amitié, aussi préfèrent-ils sacrifier celle qu'ils chérissent tous deux plutôt que de détruire le sentiment qui les attache l'un à l'autre. Ce partage de Salomon nouveau genre, cette terrible histoire, nous l'avons dit, n'appartient nécessairement à aucun pays; l'auteur de la Guzla avait eu la sincérité d'avouer dans une note supprimée dans les éditions postérieures, que l'auteur du Théâtre de Clara Gazul y avait sans doute trouvé le thème d'une de ses saynètes espagnoles.
Je suppose, dit-il, que cette chanson, dont on a donné un extrait dans une revue anglaise, a fourni à l'auteur du théâtre de Clara Gazul l'idée de l'Amour africain[560].
Si nous avons affaire dans _les Pobratimi _à un petit drame: le drame de l'amour sacrifié à l'amitié, nous trouvons dans la troisième ballade: la Querelle de Lepa et de Tchernyegor[561], toute une comédie. Il y a là comme une parodie discrète des chants dont le ton est plus sérieux; Mérimée s'amuse à se moquer de l'auteur de la Guzla. On y pourrait voir aussi, jusqu'à un certain point, une contrefaçon plaisante d'une querelle célèbre: la querella d'Agamemnon et d'Achille dans _l'Iliade. _Généreux, ivrognes, rancuniers, mais point sots, tels sont Lepa et Tchernyegor, les deux héros que le poète commence à chanter sur un mode des plus lyriques; puis vient la bouffonnerie:
«J'ai abordé cette barque le premier, dit Lepa; je veux avoir cette robe pour ma femme Yeveihimia.»—«Mais, dit Tchernyegor, prends le reste, je veux parer de cette robe ma femme Nastasia.» Alors ils ont commencé à tirailler la robe, au risque de la déchirer…
Aussitôt les sabres sortirent de leurs fourreaux: c'était une chose horrible à voir et à raconter.
Enfin un vieux joueur de guzla s'est élancé: «Arrêtez! a-t-il crié, tuerez-vous vos frères pour une robe de brocard?» Alors il a pris la robe et l'a déchirée en morceaux[562]…