Lepa se disait à lui-même: «Il a tué mon page chéri qui m'allumait ma pipe: il en portera la peine.»
* * * * *
Ils ont abordé ce gros vaisseau.—«Nos femmes, ou vous êtes morts!» Ils ont repris leurs femmes; mais ils ont oublié d'en rendre le prix.
Le comique n'est pas seulement dans les mots, il est aussi dans l'intrigue; il y a là tout un imbroglio plus digne du vaudeville que de la poésie épique.
En somme, on ne saurait dire que Mérimée ait été heureusement inspiré par ce thème favori de la poésie primitive: l'amitié. On a pu s'en rendre compte à la lecture de ce qui précède: ce sont des traits tout extérieurs que Mérimée emprunte à Fortis, une couleur toute de surface; le Voyage en Dalmatie est pour lui comme un magasin de décors et de costumes, où il puise à volonté pour déguiser ses héros. Même quand il semble qu'il va s'en inspirer plus directement, et pénétrer un peu les sentiments qui font battre les cœurs dans ces pays, il passe à côté de son sujet; dans les ballades des heyduques il n'a pas su comprendre le caractère tout particulier que donne à ces brigands la lutte qu'ils soutiennent contre les oppresseurs et c'est là ce qui eût été véritablement «illyrien»; la jeune fille: il ne l'a pas connue; l'amitié, telle qu'elle existe en ces pays: nous avons dit combien ses ballades étaient insuffisantes pour la peindre.
§ 5
«LES MONTÉNÉGRINS»
La Première République, après ses victoires remportées sur les Turcs d'Egypte, avait été saluée avec enthousiasme par les Slaves balkaniques, qui ne supportaient qu'avec impatience le joug de Venise, de l'Autriche et de la Turquie. Mais dès que Napoléon en vint jusqu'à faire alliance avec le sultan de Constantinople, tout changea de face[563]. Sous l'influence russe, le Monténégro devint un foyer d'intrigues et d'excitations contre la domination française dans les Provinces Illyriennes, anciennes dépendances de Venise et de l'Autriche. Une longue guerre s'engagea entre les garnisons françaises et les Monténégrins qui, désireux d'obtenir un débouché sur la mer, ne cessaient de réclamer la possession de Cattaro, ville située à quelques centaines de mètres de leur frontière. Aidés par l'amiral russe Siniavine, ils repoussèrent les Français jusque dans Raguse et mirent le siège devant Cattaro[564]. Enfin vaincus, ces montagnards ne cédèrent pas sans avoir vaillamment combattu. Ils n'oublièrent pas leur défaite et essayèrent de la venger par des incursions continuelles dans le territoire français. Dans une de ces escarmouches, ils coupèrent la tête au général Delgorgues, qui était tombé vivant entre leurs mains. Un adjudant de Marmont, nommé Gaiet, partagea le sort du général. Enfin, à l'affaire de Castel-Nuovo, en 1807, ils laissèrent tant de morts qu'ils ne purent plus tenir la campagne et conclurent avec les Français une paix sincère qui ne fut plus troublée jusqu'en 1813. À cette époque, à l'instigation de la Russie, ils redemandèrent Cattaro et se préparèrent à s'emparer de cette place à force ouverte.
Les chants populaires expriment avec autant de simplicité que de force les principaux épisodes de cette campagne. Avant de parler des Monténégrins de Mérimée, nous croyons devoir donner l'extrait de l'une des piesmas qui chantent les combats franco-monténégrins. Remarquons que ce cycle de poèmes n'est nullement estimé par les collectionneurs.
Le vladika[565] Pierre écrit de Niégouchi, au gouvernadour Vouk Radonitch: «Holà! écoute-moi, gouvernadour Vouk, rassemble tes Niégouchi, et avec eux tous les Tchicklitch, et marche à leur tête sur Cattaro pour y assiéger les braves Français, en barrant les chemins et les escaliers de cette citadelle, de telle sorte que personne désormais n'y puisse pénétrer. Moi pendant ce temps, j'irai de Tzétinié à Maïna, et je m'emparerai avec les miens de la ville de Boudva.» Quand Vouk eut reçu cette lettre aux fins caractères, et quand il vit ce qu'écrivait le vladika, il parla ainsi à ses compagnons: «Nous allons mourir de honte! Alors, nous nous lèverons demain matin; et nous nous jetterons sur la tour de la Trinité, faubourg de la ville de Cattaro.» Lorsque le lendemain le matin eut lui, Vouk se leva de bonne heure; il réveilla ses compagnons, et fit l'attaque sur la Trinité. Quand l'élite de la jeunesse fut choisie, et s'approcha davantage de la forteresse, les canons lancèrent des pierres. Le puissant général[566] voit cela du haut des murs de la blanche Cattaro, et, en se promenant, il dit:—«Gloire à Dieu unique! Regardez ces chèvres de Monténégrins, comme ils brisent la forteresse de l'Empereur! N'y a-t-il pas un vrai héros qui veuille aller vers la Trinité et chasser ces étourdis de Monténégrins?» Alors un valeureux capitaine parle; de son nom, c'est le héros Campagnol.—«M'entends-tu, mon général? Ouvre-moi la porte du côté de Chouragne; donne-moi quelques soldats. Je veux monter vers la Trinité, pour chasser ces souris de Monténégrins: je t'en amènerai une vingtaine de vivants, o Ban! pour que tu les jettes dans les caveaux.» On lui ouvre la porte de Chouragne. On lui donne quelques centaines de soldats. Devant eux marche le brave Campagnol, et quand il est monté à Chvalar, il prend avec lui le chef de Chvalar. Et quand il approche de la Trinité, les sentinelles des Monténégrins l'aperçoivent, et elles préviennent Vouk: «—Voici que l'armée arrive de Cattaro.» Quelques jeunes gens s'appellent mutuellement, et ils vont au-devant du faucon[567] et ne lui permettent pas d'approcher de la Trinité. Quelques-uns même le prennent par derrière et ne lui permettent pas de rentrer à Cattaro. Le brave capitaine Campagnol s'est fatigué, et il court à travers le large Vernetz; il court à travers le Vernetz et se défend en faisant feu. Et quand il arrive au plus large du Vernetz, il forme le carré. Alors un fusil monténégrin tire et atteint le héros Campagnol. Le faucon tombe sur le vert gazon. Un second coup arrive sur ses compagnons; le chef de Chvalar est atteint: la terre ne le reçoit pas vivant. La troisième décharge vient du côté des Français; elle atteint un jeune Monténégrin, qui était de la tribu des Tchieklitch. Les malencontreux Français s'envolent comme un troupeau qui a perdu son berger. Derrière eux vont les jeunes Monténégrins, qui les poursuivent jusqu'à la porte de Chouragne[568]. Ils n'en ont laissé échapper aucun vivant; ils ont fait vingt prisonniers, qu'ils conduisent vivants vers la Trinité. Les Français, qui sont à la Trinité, l'ont vu. Ils tournent alors leurs fusils en arrière, et livrent le fort de la Trinité. Les Monténégrins pillent le fort, ils le pillent et l'incendient. Alors le vladika Pierre se met en route. Il traverse la plaine de Gerbalie; il arrive auprès de Vouk, à la Trinité. Vouk lui fait une réception; il ne fait pas la réception en tirant des fusils; mais il fait feu des armes françaises: il fait tirer les verts canons, dont la jeunesse s'est emparée dans le fort français de la Trinité.