Il n’y a nulle apparence que Boileau ait dit cette grossièreté. S’il s’était borné à dire, mettez-moi dans un endroit où je n’entende que la musique, cela n’eût été que plaisant, mais n’eût pas été moins injuste. On a surpassé prodigieusement Lulli dans tout ce qui n’est pas récitatif; mais personne n’a jamais égalé Quinault.

Quinci (le marquis de), lieutenant-général d’artillerie, auteur de l’Histoire militaire de Louis XIV. Il entre dans de grands détails, utiles pour ceux qui veulent suivre dans leur lecture les opérations d’une campagne. Ces détails pourraient fournir des exemples, s’il y avait des cas pareils; mais il ne s’en trouve jamais, ni dans les affaires, ni dans la guerre. Les ressemblances sont toujours imparfaites, les différences toujours grandes. La conduite de la guerre est comme les jeux d’adresse, qu’on n’apprend que par l’usage; et les jours d’action sont quelquefois des jeux de hasard.

Racine (Jean), né à la Ferté-Milon en 1639, élevé à Port-Royal. Il portait encore l’habit ecclésiastique quand il fit la tragédie de Théagène, qu’il présenta à Molière, et celle des Frères ennemis, dont Molière lui donna le sujet. Il est intitulé prieur de l’Épinai dans le privilége de l’Andromaque. Louis XIV fut sensible à son extrême mérite. Il lui donna une charge de gentilhomme ordinaire, le nomma quelquefois des voyages de Marli, le fit coucher dans sa chambre, dans une de ses maladies, et le combla de gratifications. Cependant Racine mourut de chagrin ou de crainte de lui avoir déplu. Il n’était pas aussi philosophe que grand poëte. On lui a rendu justice fort tard. «Nous avons été touchés, dit Saint-Évremond, de Mariamne, de Sophonisbe, d’Alcyonée, d’Andromaque, et de Britannicus.» C’est ainsi qu’on mettait non seulement la mauvaise Sophonisbe de Corneille, mais encore les impertinentes pièces d’Alcyonée et de Mariamne[261], à côté de ces chefs-d’œuvre immortels. L’or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare.

Il est à remarquer que Racine ayant consulté Corneille sur sa tragédie d’Alexandre, Corneille lui conseilla de ne plus faire de tragédies, et lui dit qu’il n’avait nul talent pour ce genre d’écrire[262]. N’oublions pas qu’il écrivit contre les jansénistes, et qu’il se fit ensuite janséniste. Mort en 1699.

Racine[263] (Louis), fils de l’immortel Jean Racine, a marché sur les traces de son père, mais dans un sentier plus étroit et moins fait pour les muses. Il entendait la mécanique des vers aussi bien que son père, mais il n’en avait ni l’ame ni les graces. Il manquait d’ailleurs d’invention et d’imagination. Janséniste comme son père, il ne fit des vers que pour le jansénisme. On en trouve de très beaux dans le poëme de la Grace, et dans celui de la Religion, ouvrage trop didactique et trop monotone, copié des Pensées de Pascal, mais rempli de beaux détails, tels que ces vers du chant second, dans lequel il traduit Lucrèce pour le réfuter:

Cet esprit, ô mortels, qui vous rend si jaloux,
N’est qu’un feu qui s’allume et s’éteint avec nous.
Quand par d’affreux sillons l’implacable vieillesse
A sur un front hideux imprimé la tristesse;
Que, dans un corps courbé sous un amas de jours,
Le sang, comme à regret, semble achever son cours;
Lorsqu’en des yeux couverts d’un lugubre nuage
Il n’entre des objets qu’une infidèle image;
Qu’en débris chaque jour le corps tombe et périt:
En ruines aussi je vois tomber l’esprit.
L’ame mourante alors, flambeau sans nourriture,
Jette par intervalle une lueur obscure.
Triste destin de l’homme! il arrive au tombeau
Plus faible, plus enfant qu’il ne l’est au berceau.
La mort d’un coup fatal frappe enfin l’édifice;
Dans un dernier soupir, achevant son supplice,
Lorsque, vide de sang, le cœur reste glacé,
Son ame s’évapore, et tout l’homme est passé.

Il s’élève quelquefois dans ce poëme contre le tout est bien des lords Shaftesbury et Bolingbroke, si bien mis en vers par Pope.

Sans doute qu’à ces mots, des bords de la Tamise,
Quelque abstrait raisonneur qui ne se plaint de rien,
Dans son flegme anglican répondra: Tout est bien.

Racine, en qualité de janséniste, croyait que presque tout est mal depuis long-temps; il accuse Pope d’irréligion. Pope était fils d’un papiste, c’est ainsi qu’on appelle en Angleterre les catholiques romains. Pope, élevé dans cette religion qu’il tourne quelquefois en ridicule dans ses épîtres, ne voulut cependant pas la quitter quoiqu’il fût philosophe, où plutôt parcequ’il était assez philosophe pour croire que ce n’était pas la peine de changer. Il fut très piqué des accusations de Louis Racine. Ramsay entreprit de les concilier. C’était un Écossais du clan des Ramsay, et qui en avait pris le nom, suivant l’usage de ce pays. Il était venu en France après avoir essayé du presbytérianisme, de l’église anglicane, et du quakerisme, et s’était attaché à l’illustre Fénélon, dont il a depuis écrit la vie. C’est lui qui est l’auteur des Voyages de Cyrus, très faible imitation du Télémaque. Il imagina d’écrire à Louis Racine une lettre sous le nom de Pope, dans laquelle celui-ci semble se justifier.

J’avais vécu une année entière avec Pope; je savais qu’il était incapable d’écrire en français, qu’il ne parlait point du tout notre langue, et qu’à peine il pouvait lire nos auteurs; c’était une chose publique en Angleterre. J’avertis Louis Racine que cette lettre était de Ramsay, et non de Pope. Je voulus lui faire sentir le ridicule de cette supercherie: j’en instruisis même le public dans un chapitre sur Pope[264], qui a été imprimé plusieurs fois du vivant de Pope même. Cependant, après sa mort, l’abbé Ladvocat a imprimé cette lettre, forgée par Ramsay, et l’a imputée à Pope, dans son Dictionnaire historique portatif, où il copie plusieurs articles des premières éditions de cette liste des écrivains du siècle de Louis XIV, mais où il insère des anecdotes entièrement fausses. Il est juste de faire connaître au public la vérité.