«Mais, papa, vous l'avez bien emmenée avec vous?
—Non, vraiment! je ne l'ai pas vue depuis le déjeuner.»
La mère survint et fut très-effrayée de ne pas voir Estelle avec son père. On ne pensa plus au dîner qui était servi. Chacun courut de son côté, serviteurs et maîtres; et l'on recommença à chercher dans la maison avec le plus grand soin. M. Savigny alla chez tous ses parents, chez tous ses amis, chez toutes ses connaissances: personne n'avait vu Estelle, personne n'en avait entendu parler!
M. et Mme Savigny étaient au désespoir. La soeur d'Estelle ne se pardonnait pas de lui avoir refusé son nécessaire, ne doutant pas que son refus eût été la cause du départ de sa soeur.
«Maudit nécessaire! s'écria-t-elle en pleurant, je voudrais ne t'avoir jamais vu! C'est une bien malheureuse idée qu'a eue là mon parrain, de m'apporter ce joli bijou qui m'a privée de ma soeur chérie!»
Pendant tout ce temps-là, Estelle était derrière le lit de sa mère, cachée par les rideaux qu'on ne fermait jamais. Elle s'était mise là pour bouder plus à son aise, et personne ne s'avisa de l'y aller chercher. Elle entendit bien qu'on l'appelait pour prendre sa leçon de piano; mais comme elle était de mauvaise humeur, elle ne répondit pas et laissa partir le maître. Plus tard, quand elle vit l'agitation que causait son absence, elle ne dit rien non plus, voulant punir sa mère et sa soeur de lui avoir refusé un nécessaire.
Quand M. Savigny revint à l'heure du dîner, Estelle, qui n'avait pas fait son petit goûter comme à l'ordinaire et qui avait grand'faim, fut tentée d'aller se mettre à table avec les autres: mais la mauvaise honte la retint. Elle ne savait comment paraître dans la salle à manger, ni comment s'excuser de s'être fait chercher si longtemps. Elle préféra supporter la faim qui lui tiraillait l'estomac, et la soif qui desséchait son gosier. Alors elle commença à réfléchir sur son vilain défaut; elle comprit qu'elle était devenue insupportable à tout le monde, et que, si elle continuait à bouder à propos de tout, personne ne voudrait plus vivre avec elle. Cette idée d'être délaissée par tout le monde la fit pleurer. Il était nuit: affaiblie par la faim, elle glissa à terre et s'endormit.
Elle fut réveillée par la voix de sa mère, qui criait dans le délire de sa fièvre:
«Estelle! ma fille! mon enfant chérie! où es-tu? Reviens, ma fille! Je veux te voir! Si tu ne reviens pas, je mourrai!»
Comme Estelle aimait beaucoup sa mère, elle eut un grand chagrin de la voir dans un semblable état, et son premier mouvement fut de courir l'embrasser. Ce baiser réveilla Mme Savigny en sursaut; elle crut rêver en voyant sa fille devant elle; et, la saisissant avec vivacité, elle poussa des cris comme si elle fût devenue folle. Estelle eut peur; et comme sa mère la serrait au point de lui faire mal, elle cria aussi; M. Savigny et sa fille accoururent, suivis des domestiques; chacun fut bien heureux de revoir Estelle qu'on avait crue perdue. Le premier moment de joie passé, on s'occupa de Mme Savigny dont l'état était alarmant. Estelle, au désespoir d'être cause des grandes souffrances de sa mère, se mit à genoux dans un coin de la chambre, demandant pardon à Dieu, la tête baissée et tout en larmes.